Dimanche midi, le père qui coupe le gigot lance la nouvelle de la mort de la prof de sport, Madame P. Des frères, aucune réaction, mais pour Jeanne, un ébranlement terrible la submerge. En silence. Elle fait comme de rien n’était, rapporte les assiettes à la cuisine. Seulement le père insiste et une assiette tombe des mains de Jeanne et s’écrase bruyamment au sol. Elle quitte la réunion familiale, s’élance vers l’adresse de la morte. Au 26, rue des Pervenches. Cette maison, elle y est passé devant toute son enfance, cette fois elle veut la connaître en dedans. Elle y force l’accès, par le garage puis les pièces qui respirent la femme honnie. Jeanne progresse au ralenti dans l’endroit déprimé, figé, minéralisé. Elle fait attention pourtant, l’autre pourrait revenir, craint-elle. Sont là des objets anodins, comme la boîte d’une même lessive utilisée chez elle, ou des articles disparus du vestiaire de l’école. Mais bien plus que des choses subtilisées en cours de gym, c’est l’innocence dérobée à son enfance que Jeanne vient affronter chez cette Madame P. Tous les inavoués, les retenus, les sentiments tus, la conscience meurtrie, les rêves salis, les représentations de soi souillées, honteuses, qu’elle décharge sur les méprisables reliques de son ancienne prof. Les pièces anémiées du 26 rue des Pervenches crient les souffrances étouffées de Jeanne durant toutes ces années.
« En vacances, une jeune femme de retour chez ses parents apprend que son ancienne professeure de sports est morte paisiblement, de vieillesse. Les souvenirs remontent à la surface et elle pénètre dans le pavillon tout proche de celle qui a volé son enfance. On peut en effet aimer les poupées russes, le sport et embrasser de force une petite fille de 11 ans. Celle-ci n’en a jamais parlé, a fait semblant d’oublier, mais dans ce lieu, elle se souvient de tout : le vêtement qu’elle portait, le parfum entêtant de Madame… Elle tombe sur des listes de noms de filles, sur des tee-shirts volés. C’était donc ça, ce vide, cette douleur, cette incapacité à aimer, cette haine de son corps, cette solitude. »
Vous, Madame de Charlotte Milandri, Éditions Arléa
Arianne Bois, Psychologie, 14 octobre 2026