« On » est le personnage suprême du roman. « On » est souverain dans le bel immeuble qui loge toute la grande lignée ancrée dans ses hautes valeurs et ses privilèges, un bloc qui existe en bonne éducation bourgeoise dans les étages, qui reçoit la superbe éducation catholique, qui partage les mêmes distractions, qui apprécient les mêmes restaurants, qui part ensemble dans les Alpes l’été, qui se complaît dans le contentement du patrimoine familial. Qui se glissent dans les mêmes lits. « On » est le pronom indéfini de ce monde fermé de bonnes manières autant que l’addition d’individualités qui cherchent à se singulariser en dérisoires ou glaçantes perversions. Les dérisoires sont mesquines, silencieuses, misérables, humiliantes, mais les autres, les terrifiantes, chavirent dans l’inceste, le viol, les addictions. Le monstrueux de l’infâme rattrape tous les membres du clan à un degré ou à une autre, les adultes de tous âges comme les enfants. Car oui, les enfants le toisent aussi derrière la fausse image du respect envers les plus anciens. Lorsque pointe enfin une souffrance trop difficile à garder pour soi, qu’une plus sérieuse ignominie entraîne une conflagration, c’est tout le vernis qui craque et tout l’écheveau qui se désunit. Toute la belle harmonie de façade qui se disjoint. Le suicide, devenu seule et désespérément opportune porte de sortie de la vicieuse solidarité.
« Une sorte de grand corps, constitué de chacun de ses membres, où on se passe de génération en génération les vêtements, les livres, les prénoms. « On se répète, on se suit, on se redouble, on se recouvre, on se dépasse, on se rattrape, on se confond dans la meute, indistincts, mélangés, toutes générations les unes sur les autres. » Ils savent avant même de le comprendre qu’ils sont l’« incarnation vivante, multiple, grouillante » du meilleur passé de la France, filles et petites-filles de résistants, héritiers du patrimoine et d’une grandeur un peu fanée. Même si cet héritage ne vient pas sans son poids de dorures, de qu’en-dira-t-on, de bonnes manières et de responsabilités. » 1
« Et puis, il y a la maison des vacances, le soleil voluptueux, les fous rires et les jeux ardents, reléguant les parents au second plan. Loin de l’ordinaire minéral et urbain, les codes se renversent. Enfants, adolescents, cousins, cousines, frères et sœurs, les corps livrés à la nature se libèrent, on se dissocie en même temps que l’on s’entremêle. » 2
« Le milieu est parisien et aisé : bel immeuble (haussmannien), beau quartier (latin), bonne éducation (catholique), bonnes manières (et « morgue de nantis »). Le malaise ne naît pas tout de suite à la description de cet environnement, il s’insinue sournoisement entre les lignes. D’abord parce que cela semble presque trop beau pour être vrai, trop lisse pour ne pas cacher des failles qui restent à trouver. Ensuite parce qu’un peu de gêne s’installe dès qu’arrive la comparaison avec les gens qui n’ont pas leur chance, qui doivent prendre le métro, travailler, voire qui sont de vrais pauvres, des clochards à qui, parfois, on donne un billet selon la règle de la charité chrétienne. Mais qu’ils en viennent à s’installer dans le hall de l’immeuble, ce n’est plus pareil. » 3
« Des grands-parents aux petits-enfants, tous habitent le même immeuble haussmannien, dans le Quartier latin. Les cousins dorment les uns chez les autres, jouent aux mêmes jeux au jardin du Luxembourg, empruntent les mêmes chemins d’excellence : Centrale, Sciences Po, Normale Sup. » 4
« C’est d’abord la description d’un immeuble, Rive gauche à Paris, entièrement occupé par une même famille catholique pratiquante, refermée sur son arrogance, sûre de sa supériorité. Cet entre-soi, décrit avec ce qu’il faut de distance ironique, va au fil des pages se révéler dans sa toxicité. Car ce milieu, où on ne se mélange pas aux autres, crée une atmosphère incestueuse recouverte de non-dits. » 5
« Chez ces gens-là, chacun est indéfini, membre d’un grand corps d’élite qui se croit au-dessus de la mêlée. Sauf que à eux aussi, cela arrive et les enfants devenus adultes le réalisent enfin… » 6
« Ils sont une grande et même famille, répartie dans les appartements d’un immeuble haussmannien du 5e arrondissement parisien. Parents, oncles et tantes, cousins et cousines : ils sont ce « nous » dont Anne Godard brosse le portrait entre moulures et miroirs, tapis rouges et cheminées en marbre. Indissociables, nantis, happy few « plutôt Stendhal que Flaubert ». L’année scolaire se passe en ville ; l’été, dans leur maison à la montagne. Les rituels semblent immuables : cadrant les petits, ils étouffent bientôt les grands. » 7
« Les grands-parents, les oncles, les cousins, les cousines, tout l’arbre généalogique vit dans le même immeuble, phalanstère bourgeois au cœur du quartier Latin à Paris, et migre l’été dans une belle maison à la montagne. Les générations se mélangent, les enfants aux airs de chérubins s’ébattent dans le jardin. Les petits partagent les jeux, le bain, les lits. » 8
Nous aussi d’Anne Godard, Éditions Acte Sud
1 Christian Desmeules, Le Devoir, 12 septembre 2026
2 Xavier Rosan, Sud Ouest, 30 août 2026
3 Pierre Maury, Le Soir, 29 août 2026
4 Gilles Médioni, Marie France, 26 août 2026
5 Sylvie Tanette, Les Inrockuptibles, 19 août 2026
6 Marie-Aimée Bonnefoy, Charente Libre, 12 septembre 2026
7 Laëtitia Favro, Lire – Magazine littéraire, 1er septembre 2026
8 Elisabeth Philippe, Le Nouvel Obs, 27 août 2026