Y a pas à dire...

... ou mieux dit par d'autres

Éric Vuillard

De William Henry Bonney, dit Billy the Kid, on ne sait pas grand-chose. Et du peu que l’on sait, on n’en est même pas sûr. Ce qui en reste par-ci par-là a été réarrangé, idéalisé, tourné en légende spécifiquement américaine qui a remisé les « peut–être », les « probablement », les « il se peut », les « sans doute » au tiroir des désintérêts de son histoire. Les seuls éléments du mythe, pas vraiment fiables d’ailleurs parce que rapportés par le sheriff Pat Garret, qui se la donnait plutôt, font paradoxalement de cette petite frappe vachère à la gâchette facile une innocente victime tombée si jeune sous des balles échauffées par l’époque. Car les temps de cette fin des années 1870 et début 1880 ne sont pas les plus glorieuses de l’Amérique. Les Westerns, et leurs belles fictions de cow-boys solitaires prenant en main leur propre justice, romantisés bien des années plus tard par les feux hollywoodiens, sont loin de la corruption, des appropriations éhontées, des vols sans vergogne commis par les plus forts, des guerres de clans, des désillusions, des vies sans espoir de s’élever un jour, qui submergent l’Ouest dans lequel Billy résiste à sa manière. Les desperados qui survivent comme ils peuvent, très peu pour lui. Les assassinats s’enchaînent alors après son premier à 17 ans, celui du forgeron Franck Cahill, ancien soldat massacreur d’Indiens et devenu homme de main. La course meurtrière qui l’emmène de l’Arizona au Nouveau-Mexique ne peut plus s’arrêter. Même si son existence doit se terminer un 14 juillet 1881, piégé à Fort Summer. Une dernière facétie du passage du Kid dans cet Ouest peu brillant est le doute que sa mort fait encore traîner. Le sheriff Garret ne recevra jamais les 500 dollars promis pour sa capture « dead or alive », l’incertitude persiste jusqu’à ce jour sur l’identité du cadavre. Permettant toutes les suppositions sur la présence ou non de Billy dans la chambre de Pete Maxwell où il est supposé avoir été abattu. 

« Billy the Kid a vécu, mais il n’existe pas. On ne sait presque rien de lui, sinon qu’il a volé des choses et des chevaux, tué des hommes et qu’il est mort à 21 ans, le 14 juillet 1881 à Fort Sumner (Nouveau-Mexique), tué par le shérif et ancien homme de main Pat Garrett. Toute biographie est donc un conte. » 1

« De l’orphelin qui deviendra Billy the Kid, on ne connaît même pas le véritable nom de famille, ni le prénom (William, Henry ou Billy), ni la date de naissance (23 novembre 1859 ?) du côté des immigrés irlandais de Manhattan ou Brooklyn, sans trace du père. La mère mourut quand le Kid avait 14 ans. Errance assurée. On le retrouve alors allié à des bandes de garçons rebelles faisant le coup de feu sur « la Frontière », ce territoire de colonisation repoussé toujours plus à l’ouest, arraché aux populations indiennes dans le sang. Des jeunes vagabonds donc, au milieu d’habiles prédateurs, nouveaux propriétaires terriens sans foi ni loi. » 2

« L’histoire de l’Amérique s’écrit ici, dans un coup de pistolet tiré dans le ventre d’un soudard, « entre trois barils de haricots et dix cageots de carottes ». On n’invente pas une conquête de l’Ouest avec si peu. Alors on fabule, on s’empare de la trajectoire d’un gamin mort à 21 ans, plus jeune que Rimbaud, Mozart, « tout le monde ». » 3

« Le western est ici le théâtre grimaçant de l’accumulation primitive entre les mains de quelques-uns. La colonisation achevée, le « petit peuple errant de garçons vachers, de brigands et de voleurs » est devenu « une population parasitaire, interstitielle ». Billy the Kid est abattu par une crapule, le shérif Pat Garrett, le 14 juillet 1881. » 4 

« Réécrire les scènes de la légende à la lumière d’autres projecteurs, replacer Billy the Kid dans sa condition de misérable vagabond face à un système de prédation dans lequel les potentats locaux utilisent les voyous quand ça les arrange, pour éliminer d’autres voyous quitte à se retourner ensuite contre les premiers, l’essentiel étant d’accroître les domaines, les troupeaux, avant de se donner une légitimité officielle par le biais de la politique. Toute une économie fonctionne ainsi, et pas seulement dans le petit monde où vécut et mourut Billy the Kid. » 5

« Pur produit d’une société en pleine mutation, à la fois attachée aux mœurs puritaines et secouée par une flambée de violence, Billy the Kid a contribué à forger la légende du Far West. Et pourtant, quand il est abattu par le shérif Pat Garrett, un soir de juillet 1881 à Fort Sumner, au Nouveau-Mexique, on ne sait pas grand-chose sur ce desperado d’à peine 21 ans. Petit, frêle, avec un sourire enfantin et des manières affables, il ne correspond pas au profil type du hors-la-loi de l’Ouest américain. C’est sans compter l’instinct de tueur impitoyable qu’a développé, au sortir d’une adolescence tourmentée, cet orphelin au caractère impulsif et rancunier, en quête permanente de sensations fortes. » 6

« La légende de Billy the Kid, qui aura alimenté le cinéma américain, s’est construite sur des témoignages flous et intéressés, notamment celui de Pat Garrett, le shérif du comté de Lincoln connu pour avoir abattu Billy, qui a publié en 1881 le livre La véritable histoire de Billy the Kid, auquel le récit de Vuillard semble vouloir répondre, comme pour corriger cet étrange détour de l’histoire qui a voulu que Billy entre dans le mythe par celui-là même qui l’a tué. » 7

« Il faut imaginer la vie de la frontière en ces années-là, ce bref moment où des bandes de jeunes truands purent, avec une « effronterie fabuleuse, […] bouffer gratis, vivre au bordel, pioncer jusqu’à midi, se torcher la gueule, jouer aux cartes, buter n’importe qui et, surtout, ne rien foutre ». S’ils ont pu bénéficier d’une relative impunité, c’est qu’on avait besoin d’eux, affirme l’auteur dans une lecture très politique d’un processus de colonisation que l’on a préféré nommer conquête de l’Ouest. » 8

Les Orphelins. Une histoire de Billy the Kid d’Éric Vuillard, Éditions Actes Sud

1 Philippe Lançon, Libération, 31 janvier 2026

2 Marie Chaudey, La Vie, 29 janvier 2026

3 Laëtitia Favro, Lire Magazine Littéraire, janvier 2026

4 Muriel Steinmetz, L’Humanité, 29 janvier 2026

5 Pierre Maury, Le Soir, 31 janvier 2026

6 Farid Ameur, Historia, 1er mars 2026

7 Chantal Guy, La Presse +, 7 mars 2026

8 Marco Dogliotti, Le Temps, 21 février 2026

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