Dans une ville de la côte normande, Dieppe peut-être, deux frères expriment leur désintérêt pour l’école en traînassant de potes en potes, en déconnant pour faire passer l’ennui, en fumant ici ou là. En dealant pour se permettre un peu de moula. Leur mère est infirmière dans un centre de soins palliatifs, elle fait ce qu’elle peut depuis qu’elle est divorcée de leur père, chauffeur routier, qui, même s’il n’abandonne pas tout à fait ses fils, préfère faire de la musique dans un groupe country. Steve, le plus fragile des deux, est le plus facile à moquer par ses maladresses, sa dyslexie et sa difficulté à s’intégrer. Et son intérêt pour la « Star Ac’ », plus particulièrement pour le candidat finalement vaincu, Gregory Lemarchal. Mickaël qui, bien que plus jeune, se retrouve souvent à le protéger, a lui aussi des problèmes avec les autres. Les copains n’acceptent d’ailleurs plus leur impossibilité à se conformer aux groupes. L’adolescence est périlleuse pour ces deux-là. Les années qui la suivent ne sont pas davantage gratifiantes pour ces frères tombés dans la petite délinquance, les fréquentes présentations au tribunal, les conséquences pénitentiaires pour l’arrachage du sac d’une vieille dame. L’humiliation à même se faire accepter dans l’armée pour l’un d’eux. Au hasard d’une vidéo sur un site, une demande de combattants ouvre enfin à Mickaël une destination, la Syrie. Les Kurdes y combattent au Rojava l’État Islamique. Une façon de vivre sur le terrain les batailles de l’Histoire de Battlefield, son jeu vidéo préféré. La radicalisation n’est pas la raison de son engagement, soutient-il, sauver des vies est sa justification. Plein de bonne volonté candide, par un désir de soulager la souffrance des innocents, Steve le rejoint bientôt.
« Bien qu’ils se ressemblent comme les deux faces d’un même homme, les frères ont des caractères opposés. Steve, l’aîné, cœur tendre, petite croix autour du cou, est fan de Grégory Lemarchal, le chanteur atteint de mucoviscidose, révélé par la « Star Ac’ » en 2004. Ce qu’il aime et veut, c’est aider les autres, les sauver. Mickaël, lui, est un belliqueux, aussi vif, impatient et intense que son frère est gentil et lent. Sa passion à lui, c’est le jeu vidéo Battlefield, avec une préférence pour la bataille de Stalingrad, où les Soviétiques se sont sacrifiés pour nous, dit-il. » 1
« Comment des frères à peine sortis de l’adolescence, deux petits Français ayant grandi dans un milieu populaire au sein d’une famille éclatée de Haute-Normandie (mère infirmière, père chauffeur-livreur), en sont-ils arrivés à joindre, sans vraiment se concerter, l’un après l’autre, les rangs des forces kurdes en Syrie pour y combattre Daech ? Difficultés scolaires, désir de justice, réaction aux attentats de 2015 en France, pulsion de mort ou trop-plein de vie, désir panique de fuir la vie sans éclat qui les attend et « l’habitat monochrome impassible » qui leur sert d’horizon. » 2
« Durant son parcours scolaire, Steve se retrouve souvent en retrait. Il endure la dévalorisation des professeurs et du système scolaire, le harcèlement de ses ex-camarades. Avec son frère Mickaël, son presque jumeau, Steve s’adonne aux jeux vidéo. Les frères jouent en ligne dans des activités de guerre. Depuis le divorce de leurs parents, ils vivent avec leur mère, mais voient aussi régulièrement leur père. Après avoir quitté le lycée, Steve cherche à intégrer l’armée mais est refoulé. Il vit de petits boulots, trompe son ennui dans des joints et travaille comme serveur dans un restaurant. » 3
« On suit dans « Désertion » deux frères presque jumeaux : Steve, l’aîné, fan au cœur tendre du chanteur Grégory Lemarchal, et Mickaël, que tout le monde prend pour l’aîné, plus dur et accro aux jeux vidéo. Leur mère Céline les élève seule. Ni l’un ni l’autre ne brillent à l’école, où Steve est victime de harcèlement. Ils dérivent lentement vers la petite délinquance. Surviennent les attentats de 2015. Les frères trouvent une cause à embrasser : non pas rejoindre les rangs de Daech, mais combattre les « djihados » en Syrie, aux côtés des forces kurdes. » 4
« Steve et Mickaël grandissent dans la France de la Star Ac et des attentats de Charlie Hebdo. Solidaires dans les bons délires comme dans les emmerdes, les Françon se ressemblent beaucoup ; on les surnomme « les twins ». Tony, leur dealer, est catégorique : « L’honnêteté est marquée sur votre gueule, vous n’y pouvez rien.» Un épisode de harcèlement au collège dévoile chez Steve une plus grande fragilité, alors que son cadet a toujours le chic pour trouver le point sensible. Adolescents, ils braquent une vieille dame pour acheter de la «fumette» et leurs chemins divergent. Condamné à six mois avec sursis, Steve effectue un stage de citoyenneté avec travaux d’intérêt général. Mineur, Mickaël écope de neuf mois dans un centre éducatif fermé en mauvaise compagnie : des « vrais » délinquants, têtes brûlées au quatrième degré. Il en ressort changé, fermé, sur la défensive. Recalé par l’armée, viré de Facebook pour avoir posté des « trucs chelous », Mickaël découvre par hasard une vidéo du YPG (Unités de protection du peuple) appelant à se joindre au combat contre Daech en Syrie. En secret, il prépare son départ pour l’Irak au cœur des années 2010… Et la DGSI commence à avoir un œil sur lui. Quelques mois plus tard, Steve le rejoint. » 5
« « Steve Françon le trop poli » cherche sa place. En 2001, enfant, il regarde la « Star Ac » dans son village de Normandie. Son idole, Grégory Lemarchal, succombe en pleine gloire. Steve pleure. Mickaël, son frangin, se moque de lui. T’es amoureux ou quoi ? « Steve lui dit ferme ta gueule toi et la voix du père s’élève au-dessus du moteur de la camionnette pour calmer les branleurs. » Les parents divorcent. A l’école, ça ne va pas fort : Steve est mis à l’écart. « Aux récréations [il] écume non-stop la cour, tordant le cou dans tous les sens à la pseudo-recherche d’un copain fictif. » » 6
Désertion de Fançois Bégaudeau, Éditions Verticales
1 Astrid De Larminat, Le Figaro, 6 janvier 2026
2 Christian Desmeules, Le Devoir, 2 mai 2026
3 Salma Kojok, L’Orient – Le Jour, 4 mars 2026
4 Elisabeth Philippe, Le Nouvel Obs, 19 février 2026
5 Fabrice Delmeire, Le Vif. +Focus, 2 avril 2026
6 Fabrice Colin, Le Canard enchaîné, 26 janvier 2026