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François Ozon

Il y a L’Étranger d’Albert Camus et maintenant L’Étranger de François Ozon. Un « arabe » y est tué dans les deux par Meursault, toujours aussi désinvolte, qui ne pleure toujours pas la mort de sa mère. Si le film reste à la fois dans l’esprit du roman, il est aussi davantage teinté des sentiments de son époque. Quand le texte laissait plus de côté les questions politiques et racistes de l’Algérie de Camus, du passé colonialiste encore muselé, le film les aborde sans réserve, tout en préservant les ambivalences ténébreuses du meurtrier. Il ajoute quelques petites touches personnelles, comme le nom désormais donné à la sœur de la victime, Djemila. Surtout, la notion d’étranger y est plus franchement questionnée sur un plan philosophique. Mais le désintérêt de Meursault pour tout ce qui le touche, notamment durant le cours de son procès pour avoir tué nonchalamment l’arabe. Son flegme servi par un noir et blanc lumineux, les sombreurs portant les moments de lumières dans une brillance intense. De ces moments lumineux, le film ne s’en prive pas, que ce soit sur la plage, sur Alger, sur les corps. Principalement celui de Benjamin Voisin, le réalisateur le filme sous tous les angles, le favorise à l’extrême, avec une sensibilité homo-érotique visiblement assumée.

« Il fallait oser retenter de transposer à l’écran L’étranger d’Albert Camus. Cinquante-huit ans après Luchino Visconti, François Ozon livre une adaptation très littérale du roman publié en 1942. Du moins dans sa première partie où Meursault, le héros, enterre sa mère sans la pleurer, entame une liaison avec une collègue, fréquente un voisin proxénète et tue un Arabe sur une plage d’Alger. » 1

« Comme le livre, le film est structuré en deux parties distinctes et en apparence antagonistes. La première, jusqu’au meurtre, décrit de façon behavioriste les faits et gestes de Meursault sous le soleil brûlant d’Alger : son quotidien répétitif et absurde, l’enterrement de sa mère, sa rencontre avec un voisin violent, Raymond, et une jeune femme, Marie, avec laquelle il entame une liaison. La seconde, plus théorique, correspond au procès de Meursault et à l’introspection de ce dernier dans sa cellule de prison. François Ozon, avec son style idéalement elliptique – sorte d’équivalent cinématographique à l’écriture blanche de Camus – et son somptueux noir et blanc, incarne les enjeux existentiels et métaphysiques du roman dans un film dérangeant qui, tout comme son modèle, surprend avec sa fluidité narrative et sa rigueur extrême. » 2

« De fait, le roman de Camus est comme un soleil noir dans la littérature française et dans l’imaginaire des lecteurs. Avec un effet de miroir saisissant : non seulement le personnage principal est le parfait modèle de l’antihéros et son opacité psychologique fascine encore et toujours, mais le succès permanent du roman lui-même, qui ne cesse de vouloir échapper au romanesque, lui confère une aura particulière. Ozon a-t-il alors réussi à percer ce double mystère, comme il en avait l’intention ? Le pari était plus que risqué. » 3

« La meilleure manière de passer à côté de L’Etranger de François Ozon serait de rester mordicus attaché à la lecture d’Albert Camus et aux images qu’on s’était forgées. La meilleure façon de le recevoir est d’accepter qu’un film soit forcément autre chose qu’un roman, qu’il revisite la même matière avec un autre langage par nature plus extérieur. De ce dernier, l’auteur de Jeune et jolie et Grâce à Dieu compte parmi les maîtres actuels. Postmoderne et néoclassique, queer et woke, il est tout cela à la fois avec une profondeur de plus en plus évidente. D’où sans doute ce retour sur un livre vertigineux dont l’énigme centrale, l’indifférence d’un protagoniste comme étranger à la société humaine, interpellera toujours. » 3

« Ozon s’en tire mieux. Son antihéros est ailleurs. Il erre comme un fantôme dans sa propre existence. Rien ne l’atteint. La prison ne le dérange pas. On ne peut même pas dire qu’il s’agit d’un cœur sec. C’est autre chose. L’émotion est aux abonnés absents. Les larmes ne sont pas son fort, même à l’enterrement de sa mère (on se souvient de la première phrase du roman : « Aujourd’hui, maman est morte »). On le lui reprochera. Le lendemain, il allait au cinéma voir Le Schpountz, avec Fernandel. Cela la fiche mal. À son procès, les accusations glissent sur lui. On dirait qu’il est question d’un autre. Les charges sont accablantes. Le verdict ne fait pas un pli. Ça n’est pas lui qui protesterait. » 4

« Comment regarder L’Étranger sans se prendre pour son réalisateur inconnu ? Il faut oublier le roman. C’est la grande difficulté quand on adapte un roman célèbre au cinéma : comment faire sortir le livre de la salle, des souvenirs de lecteur ? Difficile de concilier création et fidélité, subordination et liberté, hommage et délestage. On tombe vite dans la maladresse (La Peste, roman adapté par Luis Puenzo en 1992) ou dans l’exagération (Visconti, 1967). Les adaptations réussies constituent un cas très rare. Parce qu’un chef-d’œuvre, c’est comme le destin : il est déjà écrit. » 5 

« Tout y est du livre, mais il y a davantage. D’abord, une relecture postcoloniale, qui fait du héros, un Français blanc, non plus l’auteur d’un meurtre de hasard sans raison, mais un pur produit de la violence coloniale, de l’oppression et la dislocation culturelle : Ozon se rapproche du Meursault, contre-enquête (Goncourt 2015 du premier roman, Actes Sud) de Kamel Daoud. Comme l’écrivain algérien, il sort de l’anonymat l’Arabe sur qui Meursault a déchargé son pistolet : il donne une sépulture, surtout une identité à l’inconnu, comme une réhabilitation à l’inhumanité de sa mort sans nom. Et il remet sa sœur et sa famille dans le prétoire, au moment du procès, leur reconnaissant ainsi le statut de victime. Les quelques archives d‘époque qui ouvrent le film marquent l’inscription du récit dans le temps colonial – contextualisation trop rapide, superficielle, qui est un peu l’Algérie pour les nuls. » 6

« Les mots suscitent des images et il n’est pas toujours simple pour un réalisateur de les faire coïncider avec celles que les lecteurs ont en tête. Surtout lorsqu’ils proviennent d’un classique de la littérature aussi connu, aussi lu, aussi étudié que L’Étranger, d’Albert Camus. Et d’un personnage, Meursault, dont le comportement énigmatique illustre à lui seul la difficulté de l’homme à appréhender sa condition. L’histoire d’un simple employé de bureau à Alger paraissant indifférent à tout, y compris à la mort de sa mère, et qui, entraîné dans les histoires louches de son voisin Raymond, en vient à tuer un jeune Arabe sur une plage avant d’être jugé et condamné. » 7

L’Étranger de François Ozon, avec Benjamin Voisin, Rebecca Marder, Denis Lavant, Swann Arlaud, Pierre Lottin

1 Pascale Vergereau, Ouest France, 29 octobre 2025

2 Olivier De Bruyn, Les Echos, 29 octobre 2025

3 Aurélien Cabrol, La Tribune Dimanche, 26 octobre 2025

3 Norbert Creutz, Le Temps, 5 novembre 2025

4 Éric Neuhoff, Le Figaro, 29 octobre 2025

5 Kamel Daoud, Le Point, 23 octobre 2025

6 Nathalie Chifflet, Le Journal de Saône et Loire, 29 octobre 2025

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