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Emmanuel Carrère

Ramener les matelas pour dormir dans la chambre des parents quand le père était absent, l’auteur et ses deux sœurs, c’était faire kolkhose. Dès lors, faire kolkhose est aussi rappeler tous les souvenirs de la famille Zourabichvili, avec ses ombres terribles comme ses illustres grandeurs quand Hélène devient Carrère d’Encausse. Ce nom, un bordelais épris d’histoire et fou amoureux d’elle fait plus que le lui donner, il prend, enthousiaste, toute sa dramatique généalogie. Dans sa tendre et effacée attention pour sa femme, pendant toute leur vie ensemble il collecte, réunit, classe, annote, des tonnes de dossiers que son fils découvre à sa mort si peu après la « Tzarine ». Une source énorme sur la formidable stature de sa mère, sur ses positions intellectuelles affirmées, ses expertises incontestées sur le monde russe, autant que sur ses imperfections risibles. Ses petits travers, cocasses pour certains, révoltants pour d’autres, Kolkhose les étale sans complaisance, dans une relation mère-fils souvent en différends, et les met en opposition à la délicate et généreuse prévenance que Louis, son mari, lui accordera jusqu’à sa mort. 

« Est-ce parce qu’Emmanuel Carrère écrit à hauteur d’homme-enfant et qu’il faut être adulte pour savoir pardonner ? En tout cas, ceux qui craignaient que la mort de sa mère – et de son père – ait précipité notre écrivain dans l’âge adulte peuvent être rassurés. Quand, au début du livre, il s’arrête sur les vertus du pardon, en relevant la justesse de la phrase d’Oscar Wilde : « Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent », ce n’est que pour noter combien « c’est vrai dans l’autre sens : les parents s’en tirent bien, eux aussi, s’il leur est donné avant de mourir de pardonner à leurs enfants ». Il ne se demande pas dans quelle mesure il pourrait lui être donné, à lui, de pardonner à sa mère. » 1

« Dans « Kolkhoze », Emmanuel Carrère se promène dans son arbre généalogique sur quatre générations. Mais resserre rapidement son récit sur sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, célèbre historienne spécialiste de la Russie, académicienne aux origines géorgiennes décédée en 2023, à 94 ans. Plus discrètement, sur son père, aussi, personnalité effacée mais fascinée (par l’histoire de son épouse) et au final fascinante. Entre ces deux-là, aux racines géographiques si éloignées, naîtra de l’amour, trois enfants, puis de la distance, l’incompréhension – en un mot, la vie. » 2

« L’homme veuf ayant tiré sa révérence quelques mois après son épouse, le fils fouille alors dans les archives familiales, particulièrement détaillées. Comme un kit en guise de testament. « Si le désir m’était venu, comme il arrive souvent dans la dernière partie de la vie, de connaitre l’histoire de ma famille et, puisque je suis écrivain, de l’écrire, il l’aurait fallu des années pour rassembler le quart de ce qu’a rassemblé mon père, et qu’il me lègue. Tout est prêt, classé, rangé, les personnages identifiés, leurs biographies résumées, leurs portraits légendés. Comme si, de là où il est, mon père me disait : à toi, maintenant. » » 3

« Spartiate en ses façons (quai Conti, elle dort sur un canapé), vraie tsarine du quotidien, monstre d’intelligence et de volonté, génie de la mauvaise foi, travailleuse acharnée, Hélène Carrère d’Encausse prenait toute la lumière. Carrère avoue ses propres transgressions. N’a-t-il pas rompu sa promesse de ne pas écrire sur le père d’Hélène, soupçonné de collaborationnisme, abattu par la Résistance ? » 4

« Une mère, surtout, l’historienne Hélène Carrère d’Encausse, née Hélène Zourabichvili dans une famille d’immigrés pauvres et devenue l’incarnation, dans sa vie comme dans ses œuvres, pour son fils comme pour de très nombreux Français, de tout ce que la Russie peut avoir de grandiose et de tragique, de puissant, de fascinant, de terrible. » 5

« Le titre choisi par l’écrivain pour ce livre illustre cette relation si forte : souvent, les enfants apportaient leurs matelas dans la chambre de leur mère pour y dormir tous ensemble ; Hélène appelait cette coutume « faire Kolkhoze ». Alors, Emmanuel Carrère a-t-il réussi ce « monument de piété filiale » ? Oui, dans un certain sens, avec la reine mère, surnommée la « tsarine », comme un saint Sébastien percé de flèches, mais tant admirée, tant aimée. Grandiose matriarche. Exigeante, d’abord envers elle-même, l’académicienne « veut exceller en tout et, si elle n’excelle pas, assure que cela ne l’intéresse pas ! » » 6

« Il faut dire que l’arbre généalogique côté mère a de quoi passionner, l’aristocratie russe comme la bourgeoisie géorgienne éclairée. Cela va d’un ancêtre comte régicide du tsar Paul 1er en 1801 (un des employeurs de sa mère dont l’aïeul avait trempé dans le même assassinat organisait avec elle et un troisième descendant un dîner de commémoration chaque année) à sa cousine Salomé Zourabichvili devenue présidente de la Géorgie, où Carrère se rend pour la première fois en 2022. Les soubresauts du XX siècle dans les deux pays ont poussé les uns et les autres à l’exil en France, pour devenir des apatrides déclassés. » 7

Kolkhose d’Emmanuel Carrère, Éditions P.O.L.

1 Anna Cabana, La Tribune Dimanche, 31 août 2025

2 Gregory Plouviez, Le Parisien, 12 octobre 2025

3 Baptiste Liger, Lire – Magazine littéraire, septembre 2025

4 Muriel Steinmetz, L’Humanité, 28 août 2025

5 Grégoire Leménager, Le Nouvel Obs, 21 août 2025

6 Muriel Fauriat, Le Pèlerin, 4 septembre 2025

7 Frédérique Roussel, Libération, 6 septembre 2025

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