Il y a le piano dans la maison vide, le mastodonte que tout le monde évite pour ne pas faire remonter les notes malfaisantes du passé, puis la commode dans les tiroirs de laquelle pointent des photos où Marguerite est rageusement rendue invisible. Le narrateur, pour comprendre comment peut être effacée une existence, remonte alors le temps. La mère de cette grand-mère gommée, Marie-Ernestine, aura rêvé, depuis le couvent où son père Firmin l’a envoyée enfant, à une destinée de pianiste concertiste que le piano acheté à grands frais devait conforter. À la place, elle est mariée contre son gré à Jules Chichery, gros et balourd. Mais les lignées terriennes qu’on croyait fixées depuis l’aïeul napoléonien se fracassent au terrible de la Grande Guerre. Ceux, mais surtout celles, privées de tout rêve personnel se tirent à leur façon, et selon les occasions présentées, des impasses imposées aux femmes. « La préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser » devient une despote sans merci, sa fille, l’ancienne « Petite Boule d’Or » de son père disparu, sombre dans une tristesse infinie. La génération suivante avec Marguerite, la grand-mère du narrateur rayée des photos et des souvenirs, se retrouve à suivre l’autre guerre, la deuxième mondiale, par le mauvais côté de l’Histoire.
« Jules Chichery aura d’abord été le gros jeune homme, « rude et sans chichis », choisi par Firmin Proust pour se marier avec la fille qu’il a eue avec une épouse « préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser ». Avant cela, Marie-Ernestine, surnommée par son père, Boule d’Or, passera huit ans au couvent. Avec pour passion, le piano et pour rêve, d’être admise au Conservatoire de Paris, comme lui a laissé entendre son professeur, Florentin Cabanel, qui lui a aussi mis entre les mains « Le Horla » et « Thérèse Raquin ». Bien obligée pourtant d’y renoncer afin de rentrer dans les rangs et de prendre le chemin tracé pour elle. En laissant toutefois des taches de sang sur le parquet, après qu’elle eut entaillé sa chair avec des ciseaux… » 1
« On revient aux origines : à ce soldat napoléonien, mort au combat, qui selon la légende familiale s’est vu offrir le domaine situé près de Tours, créant ainsi une lignée de paysans-bourgeois. On y croisera des patriarches (l’imposant Firmin), des maris taiseux (Jules, le héros de la Grande Guerre, Lucien, le notaire), des hommes désespérés (Florentin, le dandy, André, le menuisier amoureux). Mais les personnages principaux sont des femmes : Jeanne-Marie, l’épouse soumise de Firmin qui se révélera dame de fer à la mort de son tyran, sa fille Marie-Ernestine, la pianiste romanesque aux illusions perdues et enfin sa petite-fille, Marguerite, silhouette sulfureuse dont il ne reste aucune trace dans la maison, sinon des photos déchirées. » 2
« L’arrière-grand-mère de Mauvignier, Marie-Ernestine Chichery, née Proust, mariée à Jules, riche propriétaire terrien, tué au feu en 1916, et sa fille, Marguerite, éternelle victime de la « chiennerie humaine faite de méchanceté et de bêtise ». Autour d’elles gravitent des hommes, aux destins tragiques ou misérables : veufs, notaires, curés, commerçants, paysans, « gueules cassées ». Marie-Ernestine, surnommée « Petite Boule d’or », est une pianiste douée, contrainte de renoncer à ses rêves de concertiste, une femme suicidaire, frappée d’un « vertige insensé de tristesse qui l’épuise ». Marguerite, la grand-mère de Mauvignier, est une rebelle tourmentée, apprentie vendeuse à 14 ans, lorette frôlant le monde de la prostitution, et qui deviendra une « poule à Boches ». » 3
« Alors, il faudra aller chercher Marguerite, Marie-Ernestine, Jules, Jeanne-Marie ou bien Firmin. Il faudra rendre compte ou bien imaginer, les plaisirs et les jours, les deuils et les hontes, d’une famille de propriétaires terriens, bourgeoise et paysanne à la fois, dans un village français nommé La Bassée (bourg fictif de nombre de livres de l’auteur). Rien qui se distingue et pourtant à l’échelon des vies qui se succèdent, une théorie de tremblements. Ainsi, Marie-Ernestine, la fille de Firmin, qui ne sortira du couvent que pour toucher du doigt son rêve de devenir pianiste et être mariée de force à un employé de son père, Jules donc, celui qui trouvera la mort en 1916 dans les tranchées et dont la silhouette glorieuse sera celle du poilu du monument aux morts du village. Ainsi, sa fille Marguerite (la grand-mère paternelle du romancier) qui sera tondue à la Libération et dont l’existence même sera désormais niée, tout portrait d’elle arraché dans les albums de famille… Et impavide, cette maison qui s’enfonce avec ceux qui en furent les résidents dans un atroce oubli. » 4
« En mettant les femmes en gros plan dans cette histoire française jusqu’à l’os, Laurent Mauvignier montre combien ce conflit a bouleversé les places, sans que les mentalités en prennent acte aussitôt. Les femmes restent matées dans leurs aspirations, elles peinent à se faire un nom et à agir sur leur vie, tout en renâclant désormais à se plier à l’ordre ancien. De ses dix doigts, Marie-Ernestine ne sait faire que du piano, qui occupe sa vie. Elle n’entend pas sa fille Marguerite pleurer. La guerre domine l’amour. Et celle de 1939-1945 a divisé la famille en deux camps opposés. » 5
« Pas d’étonnement sur le lieu : un hameau proche d’une petite ville, La Bassée, récurrente dans les romans de l’auteur de Des Hommes ou encore d’Histoires de la nuit, le double géographique et social de la commune d’Indre-et-Loire où l’écrivain a grandi. Là prospèrent le propriétaire terrien Firmin et son épouse – réduite au sort de » préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser « . Ils ont trois enfants, mais le père n’a d’yeux que pour sa » petite Boule d’Or « , Marie-Ernestine. On l’envoie au meilleur couvent pour étudier, et, si ses origines campagnardes l’ostracisent, ses facilités en classe font taire les » demoiselles « . Sa découverte du piano, elle, pourrait faire basculer le cours de sa vie. » 6
« Chacun sait que les maisons vides sont peuplées de fantômes : Laurent Mauvignier, qui ne s’est jamais aventuré aussi loin sur le territoire de l’intime, nous fait visiter celle de ses aïeux, une bâtisse familiale jadis habitée par son arrière-grand-mère Marie-Ernestine, puis sa grand-mère Marguerite, effacée des albums photo pour ses dépressions, son alcoolisme. Dans cette maison, la vulnérabilité semble franchir les générations, se perpétuer en silence. » 7
La Maison vide de Laurent Mauvignier, Éditions de Minuit
1 Alexandre Fillon, Le Télégramme, 19 octobre 2025
2 Philippe Chevilley, Les Echos, 1er septembre 2025
3 Thierry Clermont, Le Figaro, 28 août 2025
4 Olivier Mony, Sud Ouest, 7 septembre 2025
5 Tiphaine Samoyault, Le Monde, 29 août 2025
6 Valérie Marin La Meslée, Le Point, 21 août 2025
7 Erwan Desplanques, Psychologies, 17 septembre 2025