Y a pas à dire...

... ou mieux dit par d'autres

Leïla Slimani

Mia est en France mais tout y est compliqué lorsque le Maroc reste visible sur elle alors qu’elle ne s’en était jamais rendue compte là-bas. S’intégrer parmi ces gens nouveaux quand ceux-là la ramènent toujours, dans leurs yeux comme dans leurs paroles, au monde arabe qu’elle a laissé derrière est difficile à accepter. Exprimer sa différence à Paris parce qu’au Maroc elle ne le pouvait pas, constate d’identiques malaises, être lesbienne est ici aussi difficile à vivre librement. Londres devient une prochaine destination. Elle y trouve la reconnaissance d’une écrivaine qui s’affranchit de ses propres retenues. Sa nouvelle liberté la fait suivre les soubresauts des années 80 qu’elle relie aux événements de sa propre famille. Car des difficultés, ses parents, comme avant eux les leurs, en connaissent plus que souhaités dans une société marocaine en pleine agitation politique et économique. Son père, après une réussite dans la banque nationale et en politique, se voit emprisonné des suites de jalousies redoutables. En attente de son procès, comme il le lui avait enseigné à elle et à sa sœur Inès petites filles, et qu’elle-même a largement mise à son profit depuis, la littérature est ce qui reste quand les maux du monde vous affectent trop directement. Avec ses livres, Mia exauce les rêves que deux générations avant elle avaient ambitionnés sans jamais les concrétiser, même si un manuscrit terminé par Mehdi, son père, pouvait le prétendre. Beaucoup des situations romanesques dans ce troisième volet d’une trilogie familiale, tout comme dans les deux précédents, se rapprochent de faits réels survenus dans la vie de l’écrivaine. Telle l’infâmie sans fondement tombée sur son père, bien trop tard lavée de toute justification, et les conséquences fatales qui en ont découlé, demeurent pour elle impardonnables. Bien qu’elle se défende de tout désir de vengeance par ce roman.

« C’est le rêve de Mehdi, à la tête d’une grande institution financière et qui nourrit de grandes ambitions, pour lui-même comme pour son propre pays. Il croit au progrès technique, à la modernité. Il pense que construire des ponts et des autoroutes permettra de changer les choses, comme par magie. Il voit la génération d’avant, Amine et sa femme Mathilde, d’origine alsacienne, s’accrocher à une époque ancienne, révolue, et celle d’après, Inès et Mia, s’éloigner, les yeux rivés vers l’étranger. Les deux sœurs évoluent dans un milieu privilégié, leurs codes sont différents, et elles grandissent en se demandant si ce pays est bien le leur. Ou si le Maroc veut bien d’elles. » 1 

« Durant l’été 1979, le roi du Maroc confie la présidence du Crédit commercial du Maroc (CCM) à Mehdi Daoud. Il s’agit d’un organisme de crédit, spécialisé dans l’immobilier et le tourisme, à la fois obscur et véreux. Les bureaux sont situés à Casablanca. Le père de Mia et d’Inès va assainir et redresser le CCM, en une petite poignée d’années. Le nouveau patron provoque rapidement jalousies et rancœurs par sa réussite. Mehdi Daoud est licencié, en 1993, et tombe en disgrâce. Dans « J’emporterai le feu », la chute, l’emprisonnement, la maladie, la mort du père. Dorénavant, au plus profond de la fille aînée, la blessure de l’injustice. À chaque étape, tout la rattrape. Elle tente d’oublier. Cocaïne, alcool, fêtes. Rien ne marche. Mia Daoud sera écrivaine. Elle écrira ce que son père n’a pas pu écrire. Dans les phrases de la fille, entendez les silences du père. » 2 

« Mathilde, Aïcha et Selma, il y a deux livres, deux générations, qui accompagnent Mia et sa cadette dans l’âge adulte. Leur père Mehdi est probablement le personnage le plus déchirant. Bafoué, emprisonné jusqu’à être broyé par l’injustice, ce lecteur mélancolique et lunatique se révèle à ses filles par confessions fragmentées : « Tu sais, c’est d’abord dans les livres que j’ai aimé les gens. » Il y a enfin cette voix, comme Slimani glissée dans la gorge de Mia, ce motif de l’écriture qui hante « J’emporterai le feu » 3

 « Les corps, malades ou glorieux, enfermés ou libres, ont une place essentielle dans J’emporterai le feu. Celui-ci porte une attention aussi précise à leurs mouvements qu’il en accorde à ceux du monde, dans cette période qui va voir la fin de la guerre froide et l’effondrement du World Trade Center. Leïla Slimani clôt avec éclat sa trilogie à cheval entre le Maroc et la France, qui offre à ses protagonistes l’asile d’un autre pays : celui du roman. » 4

« Alors non, la romancière n’écrit pas pour venger son pays, son père ou sa « race » : « Mais pour dire combien je les aime et pourquoi. » Son épopée active de fertiles tensions chez ses jeunes héroïnes : entre le besoin d’appartenir à une famille, à un pays, et l’envie de les fuir. Entre l’enracinement et la liberté de tracer sa propre route. Entre le désir d’être soi et la déconvenue de se retrouver toujours du « pays des autres » — trop française pour le Maroc, trop marocaine pour la France. » 5

« À l’arrivée d’Inès, leur seconde fille, tout se bouleverse. L’aînée déteste sa sœur, Mehdi, quant à lui, accuse le coup : il n’aura pas d’héritier. Les deux femmes se construisent en parfaits opposés. Mia décide de couper court à toute coquetterie, arborant un look androgyne et se calquant sur les passions de son père. De son côté, Inès s’accorde davantage à ce que la société demande d’elle, vouant par ailleurs une idolâtrie à cette sœur aînée dont la tendresse n’est pas réciproque. En grandissant, le besoin de s’émanciper prend vie à différents niveaux, amenant les deux femmes vers une brisure où l’exil et le racisme les poussent à questionner leur identité. » 6

« Avec le portrait de Mia (belle scène de la découverte de son désir pour les filles), celui du père constitue le cœur battant du livre, voire, se dit-on, la raison d’être de la trilogie. Raconter la déchéance de Mehdi après sa mise au ban brutale par le régime, licenciement sans fondement autre que celui de s’être opposé aux passe-droits de la caste au pouvoir, ce drame bien réel vécu par le père de Leïla Slimani pourrait bien être le point de fuite de toute l’architecture du Pays des autres. » 7

« Dans des parenthèses narratives contemporaines, on comprendra que Mia est, par la suite, devenue écrivaine, et que dans le passé familial qu’elle recrée et ausculte en ces pages, elle cherche une issue à son mal-être. Des réponses aux interrogations qui l’oppressent, la lestent, et pourraient la broyer. Peut-on partir sans trahir ? Faut-il choisir entre « être de quelque part »et être libre ? À quel moment la mémoire cesse-t-elle d’être un socle pour se muer en enclume ou en taupière ? » 8

J’emporterai le feu de Leïla Slimani, Éditions Gallimard

1 Rémi Bonnet, Le Populaire du Centre, 17 janvier 2025

2 Marie-Laure Delorme, Paris Match, 20 janvier 2025

3 Marceau Cormerais, Les Echos, 27 janvier 2025

4 Raphaëlle Leyris, Le Monde, 24 janvier 2025

5 Marie Chaudey, La Vie, 9 janvier 2025

6 Marie Jouvin, Lire – Magazine Littéraire, 1er février 2025

7 Lisbeth Koutchoumoff Arman, Le Temps, 1er février 2025

8 Nathalie Crom, Télérama, 25 janvier 2025

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Facebook
Twitter
LinkedIn
Pinterest
WhatsApp
Email