Y a pas à dire...

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Jean Echenoz

Bristol, pas le carton d’invitation ou la ville du Royaume Uni, mais Robert, cinéaste aux créations vite oubliées, sort de chez lui dans une petite rue du 16ème arrondissement parisien quand un corps s’écrase tout à côté de lui. À peine distrait dans son chemin vers son bureau de l’autre côté de la Seine, il n’a que l’envie de convaincre une célèbre écrivaine à mettre en film un de ses romans de mince valeur littéraire. L’enquête policière sur la défenestration de son voisin qui l’engage lui, comme les autres de son immeuble, ne l’intéresse que modérément, ce projet de film qu’il veut situer au Botswana occupe davantage son esprit. Une fois sur place après maintes variations géographiques françaises, les situations, tant amoureuses avec sa jeune interprète principale que celles plus directement liées à la production, s’égaillent dans tous les sens, les patronymes plus extravagants les uns les autres en remettant dans l’insanité générale du tournage. La faune sauvage vient même ajouter quelques loufoqueries à une réalisation dépassée par de multiples calamités qui se voit vite négligée par le cinéaste. Avant le retour vers le corps nu du voisin mort sur le trottoir. 

« Robert Bristol, qui donne son nom au titre, n’a rien vu ni entendu de la chute tandis qu’il quittait l’immeuble de la rue des Eaux. Ou alors il a mieux à faire, du reste il a “déjà vu pas mal de morts dans pas mal de films, dont ceux qu’il a tournés”, plusieurs fictions de genres divers et au succès très relatif. La véritable chute est probablement la sienne, mais avant cela il a rendez-vous pour porter à l’écran un livre de Marjorie des Marais, la célèbre “femme aux trois cents best-sellers”. Une fois réglées les tractations qui verront la jeune actrice Céleste Oppen préférée à la nettement plus bankable Nadia Saint-Clair, l’adaptation mènera le lecteur jusqu’en Afrique australe. » 1 

« Cinéaste mal inspiré et probablement quinquagénaire, ce personnage gris, sans épaisseur psychologique, va vivre aventures et déconvenues, depuis son immeuble parisien, d’où un voisin se défenestre, jusqu’au Botswana, en passant par la Bourgogne, Nantes, Limoges et Arcachon. Le Botswana, c’est pour le tournage rocambolesque et sous « un soleil bestial », d’un navet inspiré de Nos coeurs au purgatoire, énième best-seller de Marjorie des Marais, « volumineuse dame ronde à lunettes rondes », vivant retirée dans un vaste manoir, avec son mini-chien Zircon. Film, mais qui en douterait, qui se soldera par un four artistique et commercial. » 2

« Quand s’ouvre le récit, alors même que son voisin du dessus se défenestre sous ses yeux, notre Robert part tranquillement à un rendez-vous avec Marjorie des Marais, l’auteure de « Nos cœurs au purgatoire », un livre à succès dont il prévoit l’adaptation. L’actrice principale est choisie mais Marjorie n’en veut pas. Elle peut financer à condition que Robert engage Céleste… « Mais passons », comme le répète Echenoz qui aime commenter ce qu’il est en train d’écrire, et retrouvons tout ce petit monde en Afrique centrale (postcoloniale précise l’auteur) pour le tournage rocambolesque d’un (mauvais) film d’amour et d’aventures ou mises en place, prises, scènes, péripéties et catastrophes se succèdent. » 3 

« Ce cinéaste de seconde zone s’apprête justement à tourner un film en Afrique du Sud. A la première page, il sort de chez lui, rue des Eaux, à Paris, lorsqu’un homme nu s’écrase sur le trottoir. Bristol ne se laisse pas dévier de sa trajectoire pour autant et continue de vaquer à ses occupations. Lui, le « professionnel de l’image », tout occupé par le regard (comment filmer, comment montrer une histoire), ne voit pas grand-chose en réalité. Ou le réel ne l’intéresse guère. On rencontre dans ces pages une romancière à succès ; une actrice débutante et une autre, plus voluptueuse, sur le retour ; un éléphant déchaîné ; un chef milicien amoureux du cinéma allemand des années 1970 ; un officier de police judiciaire attentionné. » 4

 « Car ce presque polar en forme d’énigme fait digression jusqu’à la fin, jamais avare de trouvailles entomologistes et de mises en abyme scénaristiques. Le tout forme une œuvre faussement frivole et vraiment jubilatoire qui n’a, tout compte fait, d’autre ambition que de nous exposer la manière de bâtir une œuvre. Le lecteur se trouvera comme un poisson dans l’eau au milieu de cette fantaisie echenozienne, qui rappelle par ses détours et ses cabrioles les origines de l’art romanesque en France (on ne peut s’empêcher de penser au Roman comique, de Scarron, au dix-septième siècle, ou au Neveu de Rameau, de Diderot, au siècle suivant), tandis que certains passages s’octroient la liberté d’être directement métatextuels – quand le texte lui-même devient l’objet du texte. » 5

« La chute des corps est une conséquence des lois de l’attraction. C’est aussi le centre, d’une gravité légère, dans certains romans de Jean Echenoz, dont celui-ci, le seizième, titré Bristol : plus les corps (et les illusions) tombent, plus les phrases montent, comme des nuages de poussière s’élevant des ruines que la chute a provoquées, pour finir en mirages. Bristol, prénom Robert, est un cinéaste de troisième ordre. Il prépare le tournage d’un film d’aventures en Afrique australe, l’Or dans le sang. Il va voir son producteur qui cherche des sous. Au moment où il sort de chez lui, cette scène de film : un homme tombe du cinquième étage de son immeuble. « Corpulent, peau laiteuse et piquetée de roux, cheveux blond vénitien clairsemés, l’homme au sol repose à plat ventre avec ses bras et jambes en croix. On dirait, échoué à marée basse, un gros et vieux poisson doté de quatre membres suggérant les points cardinaux. » Qui est-ce ? L’a-t-on tué, s’est-il tué ? On ne l’apprendra qu’à la fin du livre, et c’est sans importance. » 6

« À dire vrai, du fait divers inaugural de Bristol, dans la première moitié du roman, Jean Echenoz ne semblera pas plus se soucier que ne le font les deux grands oiseaux blancs et le dénommé Robert Bristol, même si l’on finira quand même par y revenir, car « on a beau faire, tout indigent que soit un scénario, souvent il vous rattrape ». Longtemps, le vol plané de l’inconnu comme son identité et les motifs de son geste demeureront hors champ — l’emploi du lexique cinématographique semblant convenir particulièrement ici puisque Robert Bristol se trouve être cinéaste, tout entier impliqué, lorsqu’on fait sa connaissance, dans un projet d’adaptation à l’écran de Nos cœurs au purgatoire, opus de la capricieuse romancière à succès Marjorie des Marais. » 7

Bristol de Jean Echenoz, Éditions de Minuit

1 Alexis Maroy, La Libre Belgique, 15 janvier 2025

2 Thierry Clermont, Le Figaro, 16 janvier 2025

3 Marie-Aimée Bonnefois, Charente libre, 18 janvier 2025

4 Julien Burri, Le Temps, 25 janvier 2025

5 Solange Bied-Charreton, Marianne, 30 janvier 2025

6 Philippe Lançon, Libération, 4 janvier 2025

7 Nathalie Crom, Télérama, 4 janvier 2025

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