De Fantômas avec Jean Marais et Louis de Funès au choc de Shoah de Claude Lanzman, puis François Truffaut, Georges Méliès, Abel Gance, James Cameron, Martin Scorcèse, ou encore Alfred Hitchcock, la liste longue autant qu’éclectique de ses coups de cœur exprime l’intérêt d’Arnaud Desplechin pour le cinéma plus sûrement que tout explication intellectuelle, même s’il convie le philosophe américain Stanley Cavel avec sa proposition sur le 7ème art :« La réalité va être projetée, le monde, recréé ». Lorsqu’il découvre à Roubaix le cinéma avec sa grand-mère, ou qu’à 14 ans il ment sur son âge pour entrer voir Cris et Chuchotements d’Ingmar Bergman, il n’a cessé depuis de s’émerveiller sur les possibilités infinies de retracer les vérités existentielles, le monde même, sur grand écran. Dans les salles obscures, et cela dès les premiers affolements produits sur les spectateurs par les frères Lumières, tout de la magie du cinéma le captive. Du trajet lumineux parti du projecteur jusqu’aux images en mouvement sur la surface blanche. À travers son double dans le film, Paul Dédalus, le réalisateur se dévoile en creux en revisitant ses émotions initiales d’adolescent comme sa découverte de Michael Cimino avec le Voyage au bout de l’enfer. Il revient sur tous ces petits détails qui lui restent en mémoire parfois plus que l’entièreté du film, comme les seins de Julia Roberts juste imaginés sous le drap quand Hugh Grant le soulève dans Notting Hill, ou bien les visages si spécialement filmés par Hirokazu Kore-eda. En y ajoutant le désir tout particulièrement obsessionnel d’appréhender chaque découverte depuis un siège bien défini dans le noir de la salle.
« Comment l’écran nous a-t-il offert le monde en spectacle ? Arnaud Desplechin redonne vie à son alter ego Paul Dédalus (que jouait Mathieu Amalric dans Comment je me suis disputé…) pour sonder ces questions dans un objet hybride, au carrefour du documentaire, de la fiction et de l’autoportrait. Après un historique sur la photographie et le Cinématographe Lumière, Spectateurs! renvoie à la jeunesse de Paul, sa première fois au cinéma (Fantomas), son premier choc en salles (Cris et Chuchotements, d’Ingmar Bergman) ou les cinéastes marquants de sa vie, comme Claude Lanzmann, dont le Shoah fut décisif dans la carrière et la vie de Desplechin. Posée sur des extraits de films cultes (Napoléon, d’Abel Gance, Voyage au bout de l’enfer, de Michael Cimino, Aliens, de James Cameron…), la voix du réalisateur français agrémente cette déclaration d’amour à la salle de cinéma de réflexions philosophiques sur la portée des images et des récits, sur le rapport au temps et au mouvement. » 1
« Le résultat est là : un véritable ofni, un « objet filmique non indentifiable » qui se fonde sur un constat d’évidence : sans spectateurs, pas de cinéma. Depuis 1895 et les premières projections publiques de l’invention des frères Lumière, on sait combien le cinématographe est une pratique collective, presque un culte avec ses objets, ses rituels, ses lieux et ses « fidèles ». C’est donc à ces derniers que Desplechin souhaite rendre un vibrant hommage. Pour réhabiliter la position et la place du spectateur, à l’heure où la tendance est aux « tous artistes ». Il faut bien en effet que les salles soient pleines de spectateurs pour que les films existent réellement. » 2
« La chronologie est dictée par la vie de Desplechin lui-même, tantôt dans son propre rôle, tantôt interprété par des comédiens, depuis son enfance (avec notamment Milo Machado-Graner, le jeune garçon d’Anatomie d’une chute). Il devient alors Paul Dédalus, l’alter ego qui a toujours hanté ses films. Une première séance devant un De Funès par exemple. Le ciné-club du lycée Baudelaire, à Roubaix. Ou le repas familial perturbé par la bande-son de La Maison du Docteur Edwardes d’Hitchcock. Séquences scénarisées d’une grande beauté formelle, toutes magnifiées par le souvenir et la passion, romanesques quand la salle devient lieu d’échanges et de désir. » 3
« Et le réel ? pas la réalité, le réel ? le cinéma n’a-t-il pas été inventé pour les déshérités, les offensés, les vaincus ? n’a-t-il pas dû, pour cela, s’y prendre à deux fois – Griffith et les visages indiens ignorés, puis John Ford filmant en pleine lumière » un peuple parqué dans l’ombre » ? et pourquoi, bien sûr, le Shoah de Claude Lanzmann est-il l’équivalent, sur pellicule, d’une Recherche du temps perdu – et retrouvé ? On songe, en voyant ce film, à Élie Faure et André Malraux osant, dans leurs histoires de la peinture, les rapprochements les plus audacieux, les divagations les plus poétiques, les mises en scène, les raccourcis dans le temps et l’espace, la manipulation, fragmentation, confrontation des œuvres par le montage. » 4
« Un voyage à la fois intellectuel et sensuel. La voix de Desplechin nous accompagne, mais aussi, lors de séance fictionnelle, Paul Dédalus, son double à l’écran depuis ses premiers opus. Les réflexions sur la naissance et l’essence du cinéma (cette réalité projetée sur un écran et par là « scintillante ») alternent avec les souvenirs et le long apprentissage : du premier film vu sur grand écran (Fantômas) à la redécouverte de Truffaut, en passant par les bancs de la fac et la vision de Shoah, un immense choc… Narrateur érudit et passionné, Arnaud Desplechin captive d’autant plus qu’au travers de ses multiples extraits d’œuvres il embarque tout le monde, tous les spectateurs, sans hiérarchie entre les films. » 5
« Le septième art est une nécessité : un message élevé au rang de profession de foi pour structurer ce film, qui jongle librement avec toutes sortes d’idées. S’exprimant toujours à la première personne dans le commentaire en voix off, Desplechin devient encore plus personnel lorsqu’il met en scène ses propres souvenirs à travers le personnage de Paul Dédalus, son double à l’écran depuis longtemps. Sa première fois au cinéma, son premier film de Bergman sur grand écran, son adolescence, mêlant rendez-vous cinéphiles et amoureux : très réussies, ces scènes à la fois modestes et essentielles sont traversées par une émotion qui confine au sacré. » 6
Spectateurs ! de Arnaud Desplechin, avec Louis Birman, Milo Machado-Graner, Françoise Lebrun, Mathieu Amalric, Salif Cissé
1 Marilyne Letertre, Madame Figaro, 10 janvier 2025
2 Aurélien Cabrol, La Tribune Dimanche, 12 janvier 2025
3 Christophe Caron, La Voix du Nord, 14 janvier 2025
4 Bernard-Henri Lévy, Le Point, 9 janvier 2025
5 Frédéric Theobald, La Vie, 16 janvier 2025
6 Frédéric Strauss, Télérama, 18 janvier 2025