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Vanessa Springora

Dans le taxi qui l’emmène vers une émission littéraire de télévision, Vanessa Springora apprend la mort de son père qu’elle n’a pas vu depuis une bonne dizaine d’années. Elle l’avait connu grand affabulateur, soi-disant espion aux missions impossibles ou planificateur de campagne présidentielle, elle le découvre misérable dans l’appartement puant et sordide à l’extrême qu’il lui faut désormais débarrasser. Elle y surprend son orientation gay qu’elle n’imaginait pas. Plus difficile, deux photos de son père à lui portant des insignes nazis, un grand-père d’origine tchèque sudète qu’enfant elle avait tant adoré et avec qui elle passait ses vacances d’enfants en Normandie. L’enquête qui l’entraîne à travers l’Europe, de l’Est surtout, pour en apprendre plus sur ce passé infâme lui fait bientôt comprendre l’explication de ce nom, le sien, qu’aucune racine jusque-là ne renseignait : une déformation de l’allemand Springer à la fin de la guerre pour mieux se réfugier en France chez Huguette, sa future femme, et échapper à bien des mensonges et des répugnances. Les vilaines réactions antisémites et xénophobes de son père trouvent quelques débuts d’indulgence.

« Derrière le nom du père, le père du père, Josef ou Joseph ? Springer ou Springora ? De ce grand-père, elle trouve de rares objets. Un baromètre décoré du visage de Pétain, un portrait de Hitler, et une photo en tenue d’escrime, un maillot blanc avec sur l’épaule droite un insigne sur lequel figurent l’aigle impérial nazi et la croix gammée. Après la cave de Courbevoie, les archives de Berlin, de Prague, des Etats-Unis. La voici en Tchéquie, visitant le village de Zabreh, commune de Moravie, dont il était originaire. S’est-il engagé dans la Wehrmacht ou fut-il enrôlé de force ? Une cousine octogénaire, bribes de souvenirs, confusion totale, le décrit policier à Berlin, fugitif en France, mécanicien pour les troupes américaines. Il fut bigame un temps, apatride toujours, car jamais il ne demanda la nationalité française. Au cœur de Patronyme, l’histoire des Sudètes la sienne, celle des Tchèques germanophones peuplant la montagne frontière entre la Pologne, l’Allemagne et la Tchécoslovaquie, qui accueillirent Hitler « avec des cris de joie », puis qui, la guerre achevée, furent expulsés par le gouvernement de Prague. » 1

 « Dans l’antre du père, elle met la main sur deux photos. On y voit son grand-père, le père du père donc, Josef le Tchécoslovaque, qu’elle adorait, poser en uniforme nazi ! C’est un séisme. Voulant tout refouler, Vanessa Springora fourre les pièces à conviction dans un sac, sans oublier les albums de photos pornographiques gays appartenant à son père, révélatrices de son orientation sexuelle. Ce n’est que deux ans plus tard, à la faveur de la guerre en Ukraine, qu’elle rouvrira le placard aux souvenirs maudits. Elle se lance alors, corps et âme, dans une filature posthume. Elle se croyait slave, elle possède un quart de sang allemand. Elle s’appelait Springora. Son vrai nom est Springer, falsifié par le bisaïeul. » 2

 « L’ombre du nazisme plane sur le nom des Springora, mais de quel crime exactement parle-t-on ? À quelles atrocités Joseph a-t-il pris part, quelle quantité de sang est venue souiller ce nom  » propre  » sur lequel l’autrice se met à enquêter, avec acharnement, se rendant jusqu’en Moravie, où la famille a ses racines ?  Interrogeant l’énigme familiale, Vanessa Springora éclaire tout un pan de l’Histoire (notamment celle des Sudètes, ce territoire qui fut successivement allemand et tchèque), raconte comment le nazisme puis le communisme ont déchiré et remodelé destins et familles. Elle fouille la psyché de ce père intoxiqué par le poison du secret, adepte de l’esbroufe jusqu’à l’infréquentabilité, rongé par une homosexualité qu’il vit en cachette. » 3

« Josef Springora était-il vraiment une sorte de déserteur héroïque ? Deux grands thèmes, déjà présents dans « Le consentement » : la lâcheté et le silence. À quel point consentons-nous à la monstruosité d’une époque et que faire des non-dits dont on hérite ? De l’officialisation du nom d’emprunt, Springora, aux propos antisémites devant la télévision, tout était là et tout était à découvrir. On retrouve aussi ces types d’hommes dissimulant leurs crimes derrière des identités factices. Le père de Vanessa Springora se prétendait espion. « Patronyme » est un récit sur les zones grises, la transmission, les troubles identitaires. Il y est aussi question d’amour : Huguette et Josef Springora formaient un couple indestructible. » 4

« De son grand-père bien-aimé, si doux avec elle lorsqu’elle était enfant, Vanessa Springora connaissait l’elliptique légende, celle d’un déserteur tchèque de la Wehrmacht, caché en France, à la fin de la guerre, par une jeune Normande – Huguette –, qui allait devenir sa femme. Cette image héroïque soudain vacille, ne cadre plus avec les deux photographies qui brûlent les doigts de l’écrivaine. Le silence entourant le passé de Josef s’éclaire d’un jour nouveau et inquiétant. « Il y avait un tabou complet sur son histoire. » 5

« Tout au long de Patronyme, on voit s’affronter la soif de vérité de l’autrice et la difficulté à établir des faits avec certitude, quand la plupart des témoins sont morts et que les archives manquent. Vanessa Springora s’efforce de combler ces blancs par des lectures, à partir desquelles elle fonde des hypothèses, que d’autres éléments peuvent venir étayer ou renverser. Elle s’appuie également sur des parallélismes historiques que lui inspire l’actualité, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la montée des populismes à travers le monde. » 6 

« Son grand-père paternel adoré, réfugié en France et venu des Sudètes est-il vraiment le héros d’une double résistance au nazisme et au bolchevisme comme le raconte la légende familiale ? Ou, comme paraissent le révéler des photos, soigneusement rangées mais à portée de main, un adhérent au nazisme dont sa petite-fille découvrira qu’il intègre la police berlinoise dès 1938, sans y être forcé ? VanessaSpringora parle vite et on comprend pourquoi. La cavalcade des événements est redoutable. Elle ne découvre pas les photos n’importe quand, mais à la mort de son père, en janvier 2020, semaine de la parution de son premier livre. Lorsqu’elle se rend chez cet homme qui avait rompu depuis longtemps tout lien familial, amical et professionnel et vivait en ermite chez sa mère, Vanessa Springora découvre un capharnaüm organisé d’une étrange façon : la chambre de sa grand-mère disparue est intacte tandis que le salon où son père prenait ses aises est une poubelle remplie de détritus-documents précieux. » 7

Patronyme de Vanessa Springora, Éditions Grasset

1 Émilie Lanez, L’Express, 2 janvier 2025

2 Muriel Steinmetz, L’Humanité, 9 janvier 2025

3 Élise Lépine, Le Point, 9 janvier 2025

4 Marie-Laure Delorme, Paris-Match, 30 décembre 2024

5 Elisabeth Philippe, Le Nouvel Obs, 2 janvier 2025

6 Raphaëlle Leyris, Le Monde, 3 janvier 2025

7 Anne Diatkine, Libération, 3 janvier 2025

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