Grémond, Taillevent, Frayère, sont quelques-uns des noms derrière lesquels se cachent, à peine, des personnalités d’un Printemps Républicain transformé en Mouvement du 9 Décembre affichant son élan supérieur de laïcité quand c’est l’islamiste qu’il a plutôt en ligne de mire. Car l’islam radical est ici l’obsession répulsive d’un parti socialiste autrement en perte d’influence. Tous ses caciques s’engouffrent dans cette bataille de dénonciation du danger jusqu’à sa caricature même. Les drames sanglants dans l’actualité, comme les attentats de Charlie Hebdo, ou les symboles d’un remplacement idéologique, sinon civilisationnel, viennent à propos encourager leur désormais mission de clarification démocratique. La dérive des appels au réveil des masses, avec l’appui de penseurs réputés pour leurs explications bien tournées, vers les terres chéries de l’extrême droite, se déroule sous le regard dépassé d’un président Macron aux tergiversations devenues depuis longtemps inaudibles sur le sujet. Passionnettes d’occasions ajoutées aux parodies et aux allusions facilement reconnaissables sur les errements de la gauche se proposent en roman cynique d’un parti socialiste raccrochant son reste d’influence à une branche de circonstance.
« Le livre suit l’évolution des concepts chers à son personnage principal. Fervent pro- moteur de la laïcité en laquelle il voit l’essence de la République car la laïcité ore aux citoyens « la liberté de conscience, première des libertés ». Mais, la laïcité, c’est aussi « la forme même de toute association possible, un principe qui avait la prééminence sur celui d’égalité ». C’est enfin la vision d’une communauté fraternelle qui dépassait la confraternité confessionnelle de l’oumma ou de la chrétienté : sans laïcité, pas de fraternité qui soit vraiment universelle. C’est aussi, sans surprise, des idées très fermes sur la nécessaire « assimilation des musulmans de France, aucun accommodement n’étant possible avec l’islam, qu’il faut, au besoin par la force, se soumettre aux lois républicaines ». Cette idée revient partout… à droite. Car, comme le dit l’auteur, c’est « le signe de la décadence de la cause : les idées naissent à gauche et vieillissent à droite ». C’est précisément ce qu’il reproche à Gremond : faire passer la gauche à droite, voire à l’extrême droite. » 1
« Depuis 2017, la gauche est en pleine mutation. Sous l’égide de LFI, son corpus idéologique évolue et s’éloigne de plus en plus de l’universalisme et de la vision traditionnelle de la laïcité pour miser sur une lecture communautariste voire raciale de la société. Afin de conforter son hégémonie culturelle, elle doit se trouver un ennemi, désigner un diable absolu. Ce sera le Printemps républicain, vu comme l’origine de tous les problèmes quand bien même il n’est qu’embryonnaire. Détester publiquement ce mouvement est une catharsis qui permet de mettre en relief sa propre pureté militante et son appartenance au camp du bien. Le procédé fait penser à l’œuvre de George Orwell, 1984, roman dans lequel les habitants d’Océania étaient chaque jour contraints d’exprimer « deux minutes de haine ». » 2
« Aurélien Bellanger a d’ores et déjà réussi son coup en créant la polémique autour de son livre, qui est tout sauf un roman à clé — les protagonistes s’y trouvant aisément reconnaissables, que ce soit le politologue cofondateur du Printemps républicain Laurent Bouvet (décédé en 2021) sous les traits du personnage principal, Grémond. Ou bien les intellectuels médiatiques à la mode Raphaël Enthoven et Michel Onfray moqués en Taillevent et Frayère, le mondain « philosophe des villes » et le bougon « philosophe des champs ». Le romancier met en avant une longue tradition littéraire mordante, de Molière jusqu’au maître irlandais Jonathan Swift pour justifier son choix de la satire, cruelle et impitoyable. » 3
« Autrefois, on appelait cela un roman à clés. Aujourd’hui, on dit que c’est une satire du milieu politico-médiatique. – Le néant est peuplé de clés sans serrures. – Certaines serrures se sont reconnues (Raphaël Enthoven, par exemple). L’idée est d’analyser ce qui empêche la gauche de prendre le pouvoir : les islamistes. On peut dire que Bellanger vise juste. Le débat pour ou contre la laïcité est ce qui divise le plus violemment le Nouveau Front populaire. S’il n’y avait pas eu l’attentat de Charlie Hebdo, Lucie Castets serait déjà première ministre. – Où est la littérature dans tout ça ? » 4
« Dans un style tenant à la fois du roman, de l’enquête journalistique, du cours magistral de sciences politiques, voire, dans ses moments les plus drôles, du documentaire animalier, l’écrivain dissèque donc, avec une redoutable patience, vingt ans de droitisation du débat français. Sous sa plume, le théâtre littéraire se meut en laboratoire politique, au service d’une question d’utilité publique ainsi posée par Aurélien Bellanger : comment quelques intellectuels opportunistes sont-ils parvenus à tuer la gauche ? Visiblement habité par une froide colère, l’auteur prétend à peine dissimuler les inspirations de ses personnages, comme désireux de poursuivre le combat en direct. À l’image de son double littéraire, Sauveterre, il refuse de se reposer sur le confortable statut de « romancier écervelé »ne parlant « qu’au discours indirect libre ». » 5
« Tous les salons parisiens ne bruissent que de cet ouvrage dans lequel l’auteur veut démontrer l’émergence d’un « racisme à gauche » nourri par ceux qui veulent exclure l’aile radicale de ce camp, en raison de ce qu’ils désignent comme un penchant communautariste et une tolérance pour l’islamisme. Des accusations qui ne seraient, selon l’auteur, qu’une forme d’islamophobie déguisée et manipulatrice. L’explosivité de ce débat explique peut-être pourquoi il est aujourd’hui si facile de brandir les travers mélenchonistes comme un chiffon rouge qui disqualifierait toute la gauche. Et ce, même si La France insoumise a été un des acteurs bienvenus du « front républicain » qui a empêché l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir. » 6
Les Derniers jours du Parti socialiste d’Aurélien Bellanger, Édition du Seuil
1 Hakim El Karoui, L’Opinion, 27 août 2024
2 Lucas Jakubowicz, Décideurs Magazine, 11 octobre 2024
3 Marie Chaudey, La Vie, 3 octobre 2024
4 Frédéric Beigbeder, Le Figaro Magazine, 6 septembre 2024
5 Caroline Pernes, Télérama, 14 septembre 2024
6 Paul Ackermann, Le Temps, 28 août 2024