Y a pas à dire...

... ou mieux dit par d'autres

Sally Rooney

La solitude est le point commun, probablement le seul, entre Peter et Ivan. Le premier, avocat brillant et en réussite avec les femmes n’en est pas moins seul, le deuxième, asocial et enfermé dans son obsession, les échecs, a une vie amoureuse inexistante. Mais alors que Peter a une relation avec une jeune étudiante, Naomi, tout en restant attaché à son véritable amour, Sylvia, sexuellement handicapée après un accident de voiture, Ivan rencontre un soir Margaret, de seize ans plus âgée que lui. L’enterrement de leur père aurait pu être l’occasion pour les deux frères de confier leurs doutes intimes, de rapprocher leurs différentes interrogations sur leur vie, au lieu de cela, s’impose entre eux l’incompréhension des choix de l’autre. Des troubles que chacun ressent sur sa propre existence, c’est pourtant celui qui semblait bien moins bien équipé pour les démêler qui trouve en sa passion pour les échecs un mouvement stratégique qui les confie au mieux de sa singulière sensibilité.

« Un soir, Ivan se rend dans une petite ville pour un tournoi avec une dizaine d’amateurs d’échecs. La personne en charge de la salle où se tient l’événement s’appelle Margaret. Ils ont une aventure. Elle a 36 ans et s’inquiète de leur différence d’âge. Lui désire prolonger leur relation. Cette situation provoque un surcroît de tension entre les deux frères. Peter est choqué par les années d’écart entre Ivan et Margaret et le dit brutalement à son frère. Ironie de l’affaire, Peter, à peine moins âgé que Margaret, vit une aventure – mouvementée – avec une très jeune femme, Naomi, qui a l’âge d’Ivan. Pourquoi cela poserait-il un problème dans un sens et pas dans l’autre ? » 1

« Deux frères, donc. Peter, 32 ans, est avocat à Dublin. Il réussit plutôt bien dans la vie, et sur le plan sentimental, il partage son temps entre Sylvia, son premier grand amour, et Naomi, une étudiante bien plus jeune que lui. Et puis il y a Ivan. À 22 ans, bagues aux dents, il enchaîne les tournois d’échecs, où il peut jouer -et gagner -plusieurs parties en même temps. Particulièrement doué à ce jeu, il n’est toutefois pas très bon côté relations humaines. Même qu’il craint souvent d’avoir l’air bizarre. Par chance, ça ne l’empêchera pas de séduire Margaret, une belle trentenaire aux prises avec un mari alcoolique. » 2 

« Deux frères en sont les héros : Peter, 32 ans, et Ivan, 23 ans. La mort récente de leur père les a fracassés. À part cela, tout les sépare. L’aîné est ce que les boomers appellent un don Juan, le plus jeune, ce que l’on nomme aujourd’hui un incel (involuntary celibate). Peter est avocat, Ivan vivote en attendant de décrocher le titre de grand maître international d’échecs. Les voici tous deux frappés par l’amour. Peter, longtemps en couple avec la très intellectuelle Sylvia, qui l’a quitté quand un grave accident a abîmé sa sexualité, tombe sous le charme de Naomi, 20 ans à peine, qui monnaie ses photos pornographiques sur les réseaux sociaux. Le jeune Ivan s’éprend de Margaret, une divorcée de 36 ans.  » C’était comme une bagarre de cinéma où on finit par se rendre compte qu’on se bat avec de vrais couteaux « , constate un personnage, transpercé par cette équation amoureuse à plusieurs inconnues, dont la résolution, posée à l’écart de l’ordre établi, confirme ce qu’on savait : Sally Rooney a tout capté de l’air du temps. » 3

« Peter se retrouve dans un triangle amoureux avec Naomi, 22 ans, qui vit comme étudiante dans des conditions précaires, et Sylvia, professeur de littérature anglaise au début de la trentaine. Elle était (et est) le grand amour de Peter, mais un grave accident la fait souffrir depuis de douleurs chroniques et la diminue sexuellement. Elle est officiellement séparée de Peter. Au début du roman, Ivan, quant à lui, rencontre Margaret, qui a presque 15 ans de plus que lui et qui vit à la campagne où elle y dirige un centre culturel après avoir quitté son mari alcoolique. Avec juste quelques pages, les figurines sont mises en place et le jeu commence. Ce n’est pas un hasard si l’un des protagonistes est un joueur d’échecs doué et le titre « Intermezzo » décrit – entre autres – une stratégie d’échecs où un des deux joueurs effectue un mouvement inattendu. » (traduit de l’allemand) 4

« Dans cette narration du présent se glissent les éléments éclairants du passé et peu à peu se révèlent les familles et les cheminements des personnages : la masse des émotions avec lesquelles ils composent. Affinités, antipathies, rivalités, délicatesses, attentes, déceptions, impossibilités, Sally Rooney déplie le dessous des sentiments et des conversations. Ce qu’on dit en se trompant, ce qu’on pense sans le dire. Peter et Ivan sont « beaux et intelligents » mais malheureux. Le lecteur cerne peu à peu leur souffrance et ce qui les a éloignés. C’est le premier sujet, ce grand sujet : deux frères. Sally Rooney les met en scène dans le moment vertigineux du deuil, alors que la perte les assomme et les désoriente, mettant à vif toutes leurs blessures. L’un comme l’autre semblent « ne pas y arriver », et l’amour dans un cas ajoute à l’inquiétude, dans l’autre apporte la paix. C’est le second sujet. » 5 

« Dans un formidable maelström où se mêlent regrets, désirs inavoués et rêve de sérénité, les deux frères évoluent sur des sables mouvants. Où il apparaît qu’Ivan, qui se considère comme inadapté à la vie et regrette d’avoir sacrifié sa vie sociale à la pratique exigeante des échecs, n’est peut-être pas celui qui s’en sort le plus mal. C’est ainsi lui qui le constate, “ça peut rendre fou de penser à tout ce qu’on aurait pu faire autrement”. Car Intermezzo aurait aussi pu s’intituler Normal Life, tant ce qu’affrontent les deux frères (et leurs trois compagnes de vie) ne sont rien d’autre que les vents contraires de toute existence. “Et si la vie n’était qu’une succession d’expériences sans aucun rapport ? Pourquoi les événements devraient tous s’enchaîner logiquement ? ” Multiples sont les questions existentielles soulevées par Sally Rooney, qui fustige aussi l’hypocrisie dans un texte qui suggère que le sens de la vie n’est peut-être pas nécessairement celui qu’on imagine. » 6

« À chaque nouvel opus de Sally Rooney, un schéma relationnel observé à la loupe : après le ménage à quatre (Conversations entre amis), le jeune couple amoureux (Normal People), le tandem d’amies de longue date (Où es-tu, monde admirable), l’écrivaine irlandaise se penche, dans ce quatrième roman, sur l’attachement fraternel, qu’elle entreprend de disséquer au prisme des liens qui unissent — et désunissent — deux jeunes hommes confrontés à la disparition récente de leur père. Voilà pour la disposition initiale de la partie qui s’amorce entre eux — « partie », puisque, à bien des égards, sur le plan de la structure comme du cheminement narratif, Intermezzo se réfère à l’univers des échecs, discipline dont Ivan, le cadet ultrasensible à peine sorti de l’enfance, est un jeune maître prometteur. Le titre évoque ainsi directement un type de coup bien connu des aficionados, censé prendre l’adversaire de court. Et c’est, de fait, ce qui se produit quand Ivan, contrant le portrait peu amène que son aîné, Peter, juriste trentenaire et condescendant, a livré de lui d’entrée de jeu, se positionne en leader de l’histoire, mû par la force d’un déplacement qui l’a cueilli lui-même : en marge d’un modeste tournoi, le jeune prodige a rencontré Margaret, 36 ans quand lui en a « presque 23 ». » 7

Intermezzo de Sally Rooney, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, Éditions Gallimard

1 Guillaume Goubert, La Croix, 17 octobre 2024

2 Karine Vilder, Le Journal de Montréal, 5 octobre 2024

3 Élise Lépine, Le Point, 10 octobre 2024

4 Simon Sahner, Die Tageszeitung, 7 octobre 2024

5 Alice Ferney, Le Figaro, 24 octobre 2024

6 Geneviève Simon, La Libre Belgique, 16 octobre 2024

7 Émilie Gavoille, Télérama, 28 septembre 2024

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