Fin 1999, le président algérien Abdelaziz Bouteflika impose le silence à son peuple sur l’horreur de la terrible décennie qui s’achève. Sous prétexte d’une réconciliation générale, parler des 200 000 exécutés par les islamistes est désormais puni d’emprisonnement. Aux dernières heures du siècle, dans une ferme du village de Had Chekala, une petite fille de cinq ans est laissée pour morte, la gorge tranchée parmi les corps sans vie de ses parents. Vingt ans plus tard, Aube, son nom donné à l’époque par l’avocate qui remplace désormais sa mère, muette par le couteau du tueur qui lui a tranché les cordes vocales, s’adresse en paroles étouffées à son bébé, une petite fille, sur le point de naître. Ses dires sans voix se font dans Houris l’expression de la souffrance collective des femmes du pays dont même les mots sur les atrocités qu’elles ont vécues leur sont refusés.
« La narratrice-héroïne, 26 ans, a été prénommée Aube par sa seconde mère ; elle est la seule survivante du massacre de sa famille dans une ferme du village de le 1 er janvier 2000, aux derniers jours de la guerre civile ; elle avait 5 ans, un barbu l’a égorgée. L’ayant crue morte, il n’a pas fini le boulot. Elle y a perdu ses cordes vocales et gagné un ahurissant « sourire », une balafre de 17 centimètres qui va d’une oreille à l’autre – l’entaille du couteau dans sa chair. « Muette, ou presque », comme l’écrit à plusieurs reprises Daoud, elle est « entrouverte, retenue à la vie par un trou au flanc de [s]a peau » : elle respire par une canule. À elle seule, elle est « le récit de ce qu’on ne doit pas oublier », selon l’expression de sa mère adoptive Khadija, qui était volontaire à l’hôpital de Relizane le jour où la petite a été retrouvée à moitié égorgée. » 1
« Donner ou ne pas donner la vie ? Pour Aube, la réponse se trouve aux environs de Relizane, où une vingtaine d’années auparavant des islamistes la laissèrent pour morte après avoir assassiné le reste de sa famille. Sur ce chemin au cœur du pays où « tout est ordonné pour que tous oublient », l’auteur de « Meursault, contre-enquête » déroule une cohorte de personnages illustrant les meurtrissures de la guerre civile ; du libraire blessé que le devoir mémoriel obsède, jusqu’aux femmes emmenées de force dans le maquis pour y épouser des seigneurs de guerre, grandes oubliées des amnisties générales et des campagnes de pacification mémorielle. » 2
« Nulle date, nulle cérémonie, nulle image ou presque de la guerre civile qui opposa, à partir de janvier 1992, le régime d’Alger aux islamistes pendant dix ans. Le bilan fut de 200 000 morts. Houris se veut un monument scripturaire érigé pour la mémoire, qui déchire le voile de cette guerre honteuse étouffée par Alger au bénéfice de l’autre, celle contre la France, « la sœur aînée qui prend toute la place » mémorielle. Érigé aussi pour toutes ces femmes qui n’ont eu ni tombeau ni histoire. Aube est l’une des victimes de ces massacres, égorgée à 5 ans à la fin des années 1990, dans le village de Had Chekala. Égorgée, mais survivante, muette car sans cordes vocales et portée par une parole doublement intérieure puisque adressée aussi à la petite fille dont elle est enceinte. » 3
« Deux mois après son arrivée au pouvoir, en 1999, le président algérien Abdelaziz Bouteflika présentait la loi dite de concorde civile. Pour mettre fin à dix ans de guerre entre les militaires et les islamistes, elle offrait l’amnistie à ces derniers à condition qu’ils n’aient pas commis de crimes : « Tous les terroristes que l’on exhibait à la télévision au journal de 20 heures expliquaient qu’ils avaient travaillé comme cuisiniers dans les maquis des tueurs », explique avec une ironie rageuse un personnage de Houris. La vérité en Algérie n’est pas seulement travestie, elle est aussi interdite. En exergue, Kamel Daoud cite un article de loi qui promet une peine de prison de trois à cinq ans « pour quiconque qui, par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale ». » 4
« Car, c’est bien de la souffrance des femmes dont on parle ici en priorité par le biais du portrait d’Aube, égorgée à cinq ans fin 1990 dans le village de Had Chekala qui survivra muette, car sans cordes vocales et dont le monologue que constitue le roman nous bouleverse. » Plus misérable que l’homme misérable, il y a la femme misérable » explique Paule Constant avant d’ajouter : » C’est la première fois qu’un écrivain parle directement, sans fard, des années de plomb en Algérie, avec des dates précises, avec le nombre des victimes recensées. Kamel Daoud effectuant un travail de journaliste et de romancier nous projetant dans la réalité de l’Histoire. « » 5
« Dans Houris résonne la voix d’une femme. Une voix intime, intérieure, car Aube est privée de ses cordes vocales. Une énorme cicatrice barre sa gorge, qui s’ouvre sur une béance, un trou que bouche une canule, un « sourire » qui désarçonne et terrifie ses interlocuteurs. Aube avait 5 ans le 31 décembre 1999 quand elle a été sauvée in extremis du massacre de sa famille et emmenée à Oran. Khadija, elle-même orpheline, devenue avocate, l’a élevée, protégée, pour « réparer ». En ce jour de juin 2018, à la veille de la fête de l’Aïd, Aube s’adresse à l’enfant dans son ventre, qu’elle s’apprête à « tuer », à sacrifier comme les moutons de la fête : comment jeter une fille – c’en est une, elle le sent -, sans père, sans nom, dans un monde où les femmes n’ont toujours pas leur place. » 6
Houris de Kamel Daoud, Éditions Gallimard
1 Anna Cabana, La Tribune Dimanche, 18 août 2024
2 Marceau Cormerais, Les Echos, 9 septembre 2024
3 François-Guillaume Lorrain, Le Point, 8 août 2024
4 Virginie Bloch-Lainé, Libération, 31 août 2024
5 Jean Remi Barland, La Provence, 20 août 2024
6 Isabelle Rüf, Le Temps, 24 août 2024