Y a pas à dire...

... ou mieux dit par d'autres

Colm Tóibín

Eilis en a connu des sacrées depuis qu’elle est mariée à la famille des Fiorello installée à Long Island, mais celle-là dépasse toutes les autres. Un homme qu’elle ne connaît pas frappe à sa porte pour lui dire que son plombier de mari a plus que satisfait une réparation chez eux puisqu’il y a ajouté la grossesse de sa femme. Une fois l’enfant né, il se fait fort de le déposer devant leur porte et de s’en laver les mains. La nouvelle se propage vite, ses enfants ados apprennent ainsi la prochaine venue d’un demi-frère ou demi-sœur. La réaction d’Eilis est de laisser son italien de mari se dépêtrer seul de la situation, mais la perspective que la belle-mère, avec laquelle les choses ne sont pas au mieux, se propose de s’occuper du bébé lui est encore plus impossible à envisager. Les quatre-vingt ans de sa mère lui offre l’occasion de laisser derrière toute l’affaire et de retourner dans son Irlande natale qu’elle a quitté depuis des lustres et de s’y voir accueillie en émigrante qui s’est bien apprpriée le rêve américain, même si la médaille n’est pas aussi clinquante.

« A Long Island, la vie tranquille d’Eilis Lacey, épouse Fiorello est menacée : le gentil Tony a fait un enfant à une autre femme. Le mari vient prévenir Eilis qu’il ne veut pas de ce bébé et l’amènera chez elle, ou le laissera devant la porte s’il n’y a personne à la maison. Eilis n’est plus la jeune fille d’autrefois. Sa décision est prise : non seulement elle refuse de voir cet enfant, mais elle interdit à quiconque de son entourage de s’en occuper. Son mari, sa belle-famille : en réalité, chaque interlocuteur se joue d’elle. Le clan Fiorello manoeuvre derrière son dos. Doit-elle poser un ultimatum ? Mieux vaut en attendant aller voir sa mère. Les enfants la rejoindront et découvriront leur grand-mère en même temps que l’Irlande du début des années 70. » 1

« Un inconnu se présente à la porte d’Eilis pour l’informer que sa femme est enceinte et que Tony, qui a fait quelques réparations chez eux, en est le père. « Si quelqu’un pense que je garde un enfant de plombier italien dans ma maison et que mes propres enfants croient qu’il est venu au monde aussi décemment qu’eux, ils doivent y repenser à deux fois idée », lui dit-il. Parce qu’il est irlandais, Eilis le prend au mot. Et peut-être parce qu’elle est irlandaise, elle est tout aussi catégorique. « Le bébé ne franchira pas notre seuil », dit-elle à sa belle-mère, qui a visiblement autre chose en tête. La transgression de Tony, et la réponse de sa famille, souligne le déséquilibre que ressent Eilis par rapport à cette famille italo-américaine dans laquelle elle s’est mariée. Voyant désormais son mariage incertain, elle choisit de retourner à Enniscorthy pour la première fois depuis plus de 20 ans. » (traduit de l’anglais) 2

« La large famille se retrouve pour le déjeuner dominical au domicile familial. Eilis est la seule à ne pas être d’origine italienne, elle est souvent taquinée par les Italo-Américains les plus exubérants. Elle est soulagée lorsque sa belle-mère lui permet de manquer ce déjeuner. Il y a des tensions entre les deux femmes depuis la visite d’un Irlandais qui a dit à Eilis que sa femme était enceinte de Tony, et que lorsque le bébé naîtrait, il le laisserait devant leur porte. Eilis le croit et en est horrifiée. Elle prévient Tony que c’est maintenant son problème et qu’elle ne s’occupera aucunement du bébé d’une autre femme. Tandis que Tony préfère d’éviter la confrontation, sa mère fait savoir à Eilis qu’elle s’occupera elle-même du bébé, si le besoin s’en fait sentir. Eilis lui répond : « Je ne tolérerai pas que cet enfant soit élevé dans votre maison, sous nos yeux à tous. » » (traduit de l’anglais) 3

« L’inconnu qui se tient sur le seuil de sa porte a toute une nouvelle à lui annoncer : sa femme aurait eu une aventure avec nul autre que Tony et maintenant, elle attend un bébé de lui. Très remonté, ce type ne veut absolument rien savoir du bâtard à naître et dès qu’il sera au monde, il jure de l’amener fissa à Eilis. À elle de s’en occuper et de l’élever ! Car dans les années 1970, on pouvait apparemment faire ce genre de truc sans que la loi nous tombe dessus… » 4

« L’avenir, ce sera pour une autre fois : les personnages sont condamnés à passer à côté de leur vie. C’est leur faute, et ils le savent : la multiplication des mensonges familiaux, des secrets conjugaux, le recours aux mystères ne peuvent infléchir le cours de la providence. Ainsi de Tony, le mari d’Eilis, coupable d’avoir engrossé sa voisine. Son châtiment : condamné à élever le bâtard à naître, avec l’aide de sa mère Francesca. Pour Eilis, ce sera un nouveau fardeau à supporter. Et comme lui a dit sa mère, « la famille, c’est souvent ce qu’il y a de pire ». Une échappatoire est offerte à Eilis : quitter pour un mois Long Island pour aller fêter en Irlande les 80 ans de sa mère, et y retrouver son amant Jim Farrell, qu’elle avait abandonné vingt ans plus tôt, sans un mot. Depuis, elle est mère de deux enfants qui vont la rejoindre sur place. » 5

  « Autour d’Eilis, secrets, faux-semblants et conciliabules s’accumulent au sein même des familles ou entre amis de trente ans, à Long Island comme à Enniscorthy, et malgré la promiscuité propre aux petites communautés… où tout finit bien sûr par se savoir, intrigues petites et grandes, identité sexuelle ou amours interdites. L’Irlande des années 1970 se décorsète, s’agissant de la condition des femmes en particulier, mais des carcans sociétaux demeurent. Si nul n’est réellement malveillant, même la très vacharde mère d’Eilis, chacun contribue à brider les aspirations de son voisin. » 6

« Après avoir quitté la ville pour rejoindre la large tribu familiale – une chimère de Tony dans le premier livre – Eilis se sent tout aussi enfermée qu’elle avait pu l’être dans sa ville natale pendant tant d’années, en particulier lorsque la grossesse illicite survient inopinément (que toute la famille découvre rapidement aussi, même leurs enfants adolescents). La seule chose qui pourrait la renvoyer dans la ville qu’elle avait alors quittée, semble-t-il, serait un endroit encore plus oppressant. Mais Eilis a gagné en dureté à présent. Elle est impitoyable face à l’apparente faute de son mari, se dispute vertement avec les autres, n’acceptant plus aucune remarque désobligeante sur son passé. « Je suis aussi américaine que vous. Mes enfants sont américains », déclare-t-elle lorsqu’on l’interpelle, ayant bien assimilé le Rêve Américain. De retour en Irlande, elle y joue presque le rôle de l’immigrée qui a réussi. » (traduit de l’anglais) 7

« Mais il n’est pas nécessaire d’avoir lu Brooklyn pour apprendre à connaître Eilis qu’on retrouve, dans Long Island, vingt-cinq ans plus tard, installée dans la banlieue new-yorkaise et devenue Eilis Fiorello, épouse de Tony, un plombier d’origine italienne, mère de deux grands enfants et prisonnière malgré elle du « grand filet familial » que constitue l’envahissante famille de son conjoint. Un clan qui s’immisce dans son intimité, l’étouffe tout en la tenant à l’écart. Cet étau, elle s’en défait en décidant de retourner quelque temps à Enniscorthy, afin d’y revoir sa mère dont elle est séparée depuis plus de vingt ans. De fait, c’est là, en Irlande, que se déroule l’essentiel de ce Long Island intimiste au titre trompeur — dans les rues, les maisons, les échoppes de la petite ville où tout le monde se connaît et où l’indiscrétion de tous alimente sans fin les ragots et les rumeurs. Un autre « filet », un autre piège dans lequel se laisser prendre et ligoter, attend donc ici Eilis : la curiosité, pas toujours bienveillante, avec laquelle la ville accueille et examine son retour. » 8

Long Island de Colm Tóibín, traduit de l’anglais par Anna Gibson, Éditions Grasset

1 Claire Devarrieux, Libération, 17 août 2024

2 A.O. Scott, The New York Times, 7 mai 2024

3 Alannah Hopkin, Irish Examiner, 11 mai 2024

4 Karine Vilder, Le Journal de Montréal, 7 septembre 2024

5 Thierry Clermont, Le Figaro, 5 septembre 2024

6 Antoine Faure, Lire-Magazine Littéraire, septembre 2024

7 Ethan Croft, London Evening Standard, 17 mai 2024

8 Nathalie Crom, Télérama, 31 août 2024

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