Le vieil horloger, exilé dans un coin de montagne proche d’un passage de réfugiés s’infiltrant en Italie, voit s’inviter sans complexe dans sa tente une jeune tzigane de quinze ans, illettrée et dresseuse d’ours. Au lieu de lui refuser l’hospitalité, commence entre eux deux un dialogue où chacun apporte à l’autre ce qu’il ou elle comprend de la vie. Elle, échappée de sa famille en Slovénie qui voulait la marier contre sa volonté, et dont le père veut sa mort pour le déshonneur porté sur les siens, lui, homme nanti qui suit son principe d’existence selon les règles du Mikado, ces petits bâtonnets mélangés au hasard suivant des occurrences de plus ou moins bonne fortune. Elle, vive et rétive, lui, sûr de ses doigts et habile à contrôler le mouvement du temps. La jeune fille se laisse pourtant bientôt prendre dans l’association de la méthode demandée pour progresser dans le chaos des pièces et de la mise en œuvre de certaines exigences pour accéder à une liberté d’être. Patience et concentration les unissant dans une même amitié au départ bien improbable qui les fait dévoiler l’un à l’autre leurs mystères intérieurs, avant de les amener au-delà de la seule montagne qui les a fait se trouver.
« Tout commence comme dans une fable : le vieil homme et la fugitive. Aucun des deux n’a de nom. Elle, c’est une Gitane qui, pour échapper à un mariage arrangé, s’est enfuie de son campement. Lui : un loup solitaire, ancien horloger de profession, qui a établi le sien dans les montagnes italiennes, à la frontière de la Slovénie. Il la recueille, l’héberge sous sa tente, la sauve de son père venu la tuer pour venger l’honneur de son clan. Un dialogue s’installe. Elle parle aux ours et lit dans les lignes de la main. Il l’initie au jeu du mikado, l’emmène à vélo vers l’Adriatique et lui fait découvrir la mer. Entre eux, il est question de rationalité et d’instincts, d’engagement ou de retrait. Il est question du temps qui passe et de ce que l’on en fait : faut-il croire en la possibilité de forcer le destin ou vaut-il mieux se satisfaire d’être « un engrenage dans la machine du monde » ? » 1
« Le « vieux » – il a une soixantaine d’années- décide de protéger cette fille qui se glisse sous sa couette. Précisons qu’il n’y a aucun dérapage sexuel en vue, manifestement l’homme a d’autres choses à faire, dont choyer sa vie spirituelle. Toute la première partie est sous forme de dialogue et cela donne quelque chose de ouaté, de distant, comme si on écoutait derrière une porte. On saura donc ce que l’un et l’autre veulent bien confesser. Le conte devient carrément contemporain. La fille est une gitane de Slovénie qui vient de fuir un mariage forcé. L’homme est un ancien horloger enrichi, créateur d’une fondation pour les sans-abri. Plus tard, on entendra parler de mouvements de décolonisation. Il y a un parfum d’intersectionnalité des luttes dans l’air enneigé. » 2
« Un vieil homme donc, dans la montagne, terrain de jeu favori de l’écrivain italien. Il est seul, même s’il s’installe sur le chemin des migrants qui passent la frontière entre la Slovénie et l’Italie. Quand surgit au cœur d’une nuit d’hiver une jeune tsigane, adolescente en fuite : elle refuse d’être mariée de force et n’a plus qu’à s’enfuir pour éviter la mort promise par le clan. Elle s’abrite sous la tente, ils s’apprivoisent, tout en restant anonymes pour le lecteur. « Qui est-ce que tu quittes quand tu viens en montagne ? », interroge-t-elle, tandis qu’ils parviennent à échapper à d’inquiétants agresseurs. L’homme se livre à découvert, lui qui séjourne en montagne pour rien, en apparence, si ce n’est se sentir en vie, peut-être : « Être vieux, c’est comme bivouaquer tout en haut du bois, là où les arbres sont moins denses et où il y a plus de lumière. » » 3
« Car il ne faut pas s’y tromper : « Les Règles du mikado » ne sont pas une simple bluette dans laquelle se révèle la tendresse de deux loups solitaires. Parti à cent à l’heure pour dévorer la fable prometteuse de l’Italien, guère plus longue qu’une grosse nouvelle, on est vite contraint de ralentir sa lecture, voire de revenir en arrière pour saisir la teneur des échanges entre les deux protagonistes. Tous leurs mots ont un sens. Métaphores, allégories : le vieil homme et l’enfant sont des philosophes en herbe. » 4
« Le roman commence par un face-à-face entre un homme qui campe dans la montagne à la frontière entre l’Italie et la Slovénie et une jeune gitane en rupture de ban. On comprend que la menace plane. Leur dialogue est âpre. C’est un affrontement verbal. « C’est comment d’être vieux ? C’est quand on te parle et qu’on glisse le mot « encore ». Vous travaillez encore ? » Les mots se heurtent et, comme au mikado où les baguettes sont sans cesse déplacées, leur conversation reprend sur un autre sujet, sans que son intensité diminue. Qui sont-ils ? Ils n’ont pas de prénoms. Ils sont l’éternel humain face à la marche des sociétés. Il nous suffit de comprendre que la jeune femme est indomptable, capable d’écarts imprévisibles. Lui est horloger, à l’inverse, il conçoit le mouvement comme une succession d’enchaînements imperceptibles. Il initie la jeune fille au mikado et à ses secrets : ses doigts d’artisan font merveille pour jouer sans faire s’écrouler l’édifice. Le jeu séduit la jeune fille, car il ressemble au peuple nomade qui se déplace (tente de se déplacer) sans perturber la société qui l’entoure. » 5
« Le « vieux » se passionne pour le Mikado, qu’il pratique en solitaire et auquel il va initier l’adolescente. Ce jeu d’adresse implique une quarantaine de longues baguettes effilées qu’on laisse tomber sur le paquet en éventail avant de retirer une à une les baguettes sans faire bouger les autres. On se doute bien que la métaphore n’est jamais loin. Et tout comme au Mikado, où il faut « agir sans rien faire bouger », dans la vie, il est préférable d’« agir doucement sans attirer l’attention ». Parmi les règles du Mikado, il est aussi permis de s’aider d’une baguette pour en ramasser une autre. » 6
« C’est a priori » la rencontre fortuite[…] d’une machine à coudre et d’un parapluie « dont parlait Lautréamont : lui ne croit qu’à la logique et à la minutie – il a tant réparé d’horloges qu’il voit tout à travers les règles du mikado, ce jeu de patience et de self-control. Elle ne croit à l’inverse qu’aux signes astraux et aux lignes de la main qu’elle lit avec le savoir hérité de son peuple, et regrette amèrement l’ours qu’elle montrait après l’avoir dressé – pas exactement l’animal capable de s’imposer au mikado. Quelque chose rapproche pourtant la jeune Tsigane analphabète du vieux solitaire aimant citer Épicure : elle fuit non seulement sa famille, qui estime son honneur bafoué, mais aussi les polices qui traquent les sans-papiers ; lui a créé une fondation qui se charge de régulariser les clandestins sans toit. Ce qu’il fait, après lui avoir trouvé, dans le port voisin de Grado, un emploi sur le chalut d’un pêcheur local, qui va lui permettre d’apprendre à écrire, d’épouser un Italien et de s’intégrer. » 7
Les Règles du mikado (Le regole dello Shangai) de Erri De Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, Éditions Gallimard
1 Florence Noiville, Le Monde, 28 juin 2024
2 Frédérique Fanchette, Libération, 25 mai 2024
3 Christophe Henning, La Croix, 30 mai 2024
4 Philippe Chevilley, Les Echos, 13 mai 2024
5 Etienne de Montety, Le Figaro, 23 mai 2024
6 Christian Desmeules, Le Devoir, 29 juin 2024
7 Claude Arnaud, Le Point, 27 juin 2024