En pleurs au téléphone, Monique demande à son fils de l’aider à fuir l’homme qui l’insulte et la maltraite continuellement. Un sac à dos, pas une valise pour l’alerter de son intention, et son chien dans les bras, elle part pour une autre vie qu’Édouard Louis, écrivain maintenant célèbre et riche, peut lui permettre. Car repartir de zéro a un coût. La liste des équipements ménagers se monte vite à des sommes qu’elle n’imaginait pas. Toujours dépendante de tous, elle n’a jamais eu idée de ces choses-là. À 55 ans, Monique découvre le plaisir de se lever dans son vrai chez elle sans l’obligation de s’occuper des exigences d’autrui, elle peut prendre un petit-déjeuner seule avec la réalisation que personne ne lui imposera comment conduire ses jours. Plus que de la violence de ce gardien de loge, après celle de son mari, c’est de la soumission à d’autres volontés que les siennes qu’elle réussit à se libérer.
« Partir et vivre. Les larmes coulent, au milieu de la nuit. Monique a quitté son deuxième mari, après une vingtaine d’années, pour habiter seule avec deux de ses enfants. Elle s’est ensuite installée, avec un gardien d’immeuble, au cœur de Paris. L’ex-mère au foyer, loin de son village du nord de la France, goûte au bonheur. Mais tout recommence. Les agressions, les insultes, les humiliations. « Salope », « pute », « conne ». Elle appelle alors son fils de 28 ans, au milieu d’une nuit sans fin. La souffrance déborde de son être. Trois maris, trois alcooliques. La quinquagénaire interroge : « Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ? » Au bout de sept ans de vie commune avec son troisième mari, Monique veut partir et s’installer sans homme et sans enfant. Son fils écrivain, Édouard Louis, séjourne à l’étranger. Il va l’aider à fuir. » 1
« Edouard Louis est en résidence d’écriture en Grèce quand sa mère l’appelle un soir, en larmes. C’est toujours pareil, elle est une fois de plus tombée sur un homme qui boit, l’insulte, lui mène une vie impossible. A situation dramatique, solution radicale : « D’accord, je sais ce qu’on va faire. Tu vas prendre quelques vêtements dans un sac et tu vas partir immédiatement. Tu vas aller chez moi. » Monique Bellegueule (en fait, elle a échangé ce patronyme contre un autre, mais on ignore lequel) veut attendre que l’homme qui continue d’aboyer ses insultes s’endorme pour récupérer ses papiers. Elle partira demain. Un ami, Didier, l’accueillera à l’appartement d’Edouard avec les clés et de l’argent. » 2
« C’est l’histoire simple et forte d’une femme de 55 ans, qui a connu la misère durant la majeure partie de son existence, mariée à un homme rude qui la maltraitait, mère de cinq enfants, femme au foyer sans diplôme, habituée à faire bouillir dans la marmite « le ragoût de pauvre ». Mais à la quarantaine passée, Monique s’est extirpée de sa province pour refaire sa vie à Paris avec un autre homme, qui s’est révélé violent, lui aussi. Et voici donc cette femme modeste, isolée, ne sachant ni utiliser un ordinateur ni conduire une voiture, qui trouve soudain le courage de briser ses chaînes. Avec l’aide de deux de ses enfants, dont Édouard Louis, qui décrit avec une acuité incomparable les mécanismes pervers de l’assujettissement et les étapes de cette libération maternelle à laquelle il a activement participé. » 3
« S’il y a du charme – le duo mère-fils est irrésistible –, de la drôlerie et de la tendresse dans Monique s’évade, il y a surtout la question, au fond centrale dans l’œuvre de Louis, des mécanismes de la violence, de la façon dont elle se rejoue pour certain-es comme une fatalité. De retour à Paris, Éduard Louis se rend dans la loge du type brutal avec sa mère – notamment parce que son fils est ‘‘pédé’’ – pour déménager toutes ses affaires. L’homme est là. Le fils le trouve seulement ‘‘pathétique’’. » 4
« Trois ans après Combats et métamorphoses d’une femme (Seuil), Édouard Louis publie un nouveau livre sur sa mère, rescapée d’un second conjoint violent. En 2014 paraissait En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil), récit autobiographique dans lequel l’auteur racontait son adolescence dans un village de Picardie, les humiliations subies en raison de son homosexualité. Un livre que sa mère lui avait à l’époque reproché. Huit ans plus tard, on retrouve cette dernière s’enfuyant de l’appartement de son conjoint, quelques affaires dans un sac à dos et son chien sous le bras. Entre-temps, elle avait quitté le père d’Édouard pour s’installer à Paris, chez un homme qui reproduira ce même schéma de domination qu’elle avait fui une première fois. Entre-temps, Édouard Louis avait écrit un premier livre à son sujet, Combats et métamorphoses d’une femme (2021). » Depuis que tu as fait ce livre, j’ai encore beaucoup changé, lui fait remarquer Monique. Il faudra que tu l’écrives un jour ! Je me suis encore transformée. « Monique s’évade est le résultat de cette » commande « . Dans ce livre tendre, l’écrivain dit sa fierté à l’égard d’une femme ayant réussi à » déjouer son destin « , à s’inventer, à 55 ans, une nouvelle vie, sans homme ni enfants ni personne à assister au quotidien. » 5
« « Un jour, à 55 ans, ma mère s’évade de chez cet homme qui boit tous les jours et la traite de pute, de salope. Elle m’appelle pour me prévenir, je lui dis au téléphone de partir sans attendre, elle prend quelques affaires et son chien, et elle s’enfuit », résume Edouard Louis. Le jeune trentenaire aide alors sa mère à reconstruire sa vie depuis Athènes, où il est en résidence d’écriture. La scène où il suit à distance l’évasion de Monique via son application de taxi est particulièrement marquante. Son livre rappelle que la liberté représente avant tout une question matérielle. » 6
« Edouard Louis venait de renvoyer à son éditeur les épreuves de Combats et métamorphoses d’une femme (Seuil, 2021) quand il a reçu un appel de sa mère, Monique. Celle-ci, dont le manuscrit tout juste finalisé retraçait l’émancipation, confia à son fils que l’homme avec lequel elle vivait l’humiliait et l’insultait, comme l’avaient fait ses précédents compagnons. Immédiatement, Edouard Louis, qui était en résidence d’écriture à Athènes, a exhorté sa mère à partir au plus vite. Dès le lendemain, il l’a aidée à organiser sa fuite, a mis son appartement parisien à sa disposition, lui a commandé taxis et repas, s’est concerté avec sa sœur pour préparer la suite. Il n’était plus temps de modifier le texte sur le point d’être publié. » 7
Monique s’évade d’Édouard Louis, Éditions du Seuil
1 Marie-Laure Delorme, Paris Match, 25 avril 2024
2 Claire Devarrieux, Libération, 27 avril 2024
3 Marie Chaudey, La Vie, 23 mai 2024
4 Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles, mai 2024
5 Laëtitia Favro, Le Point, 16 mai 2024
6 Thomas Mahler, L’Express, 2 mai 2024
7 Raphaëlle Leyris, Le Monde, 3 mai 2024