Y a pas à dire...

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Sophie Van der Linden

Les îles Lofoten, printemps 1901, la peintre impressionniste suédoise Anna Boberg y débarque avec son mari, l’architecte Ferdinand Boberg. Pendant les trente années suivantes, elle revient, le plus souvent seule, se mesurer avec leur lumière étincelante et leur austères paysages rocheux. Et plus vraiment au printemps. Les longs hivers boréals la voient crapahuter dans le vent froid pour décrocher le bon emplacement, la juste émotion. Loin des convenances de sa belle société, elle arpente en pantalon et en manteau de peau de phoque les éternelles nuits polaires jusqu’aux premières pâleurs des jours retournant, se mêle à la vie locale, s’imprègne du quotidien des ports, capture les gestes propres des lieux. Sa cabane construite par son mari se réchauffe aux rappels de ces admirations artistiques, celles de Claude Monet plus particulièrement. Laissant ces pinceaux découvrir presque par eux-mêmes les subtilités par touches de la matière sur la toile, Anne Boberg crée son œuvre toute personnelle. Les critiques de son pays ne sont pas tendres pour elle, ses recherches sur les nuances du blancs et les iridescences colorées survivent à leurs rejets inéclairés. D’autres de ses contemporains heureusement la saluent à sa juste valeur, en premier son mari dont l’amour indéfectible la porte tout au long. Sophie Van der Linden la ramène de ses longues années de quêtes picturales pour illuminer nos regards d’aujourd’hui.

« Tandis qu’Anna poursuit la neige, Sophie poursuit une femme. Une femme sans héritier, qui aimerait une postérité. Une femme qui préfère accumuler les expériences plutôt que le patrimoine. Qui entend exister à côté de son mari, célèbre de surcroît. Qui souffre d’un déficit d’estime dans son pays, alors qu’elle se sent plus audacieuse que Carl Larsson ou Anders Zorn et veut dépasser Bruno Liljefors. Une femme épanouie et amoureuse, à qui son mariage a permis de nombreux voyages, de prestigieuses fréquentations (la famille royale de Suède), de belles rencontres (Sarah Bernhardt, par exemple). L’architecte Ferdinand Boberg est un conjoint intéressant et aimé, avec qui sa femme prend plaisir à collaborer, mais le bonheur conjugal n’est pas l’accomplissement de la création. Le livre restitue ce nécessaire combat de l’art contre l’amour, cet art malgré l’amour, cet art en plus de l’amour. » 1

« Bourgeoise et aventurière, Anna Boberg ne rêvait que d’une chose : quitter la bonne société suédoise pour rejoindre les Lofoten l’hiver, sortir en pleine nuit dans la neige, un chevalet sous le bras, habillée d’une culotte en fourrure de renne et d’une peau de phoque pour saisir l’aurore boréale, les lumières insondables, l’air givré et l’immensité de la solitude. Dès qu’elle arrivait dans la cabane réalisée par son mari – le célèbre architecte Boberg, qui construisait des demeures princières et à qui on doit le bâtiment le plus impressionnant de Stockholm, le NK – elle dépoussiérait les lieux, lançait un feu dans la cheminée et se mettait au travail, en quête d’intensité et de reconnaissance à une époque où les femmes n’avaient pas leur place dans les salons de peinture. » 2 

« Elle adorait les îles Lofoten, un archipel de la mer de Norvège, au nord du cercle polaire, réputé pour l’observation des aurores boréales. C’est là, à Fyrö, le « point des environs qui concentrait le plus de vues remarquables », que Ferdinand Boberg lui construisit une cabane ad hoc pour qu’elle vienne y peindre, avec ou sans lui. Fut-il inspiré par celle que le Norvégien Edvard Grieg s’était fait ériger à Lofthus, un village idyllique du Hardangerfjord, où il passait l’été à composer ? Si ce n’est qu’Anna, elle, préférait séjourner en hiver aux Lofoten, dans les conditions rudes et hostiles, un enfer « givré » que Sophie Van der Linden décrit à merveille. » 3

« Essayiste renommée pour sa lecture critique de la littérature jeunesse, Sophie Van der Linden est une romancière rare. Avec Arctique solaire, elle reprend sa palette, saisissant un peintre au vol au moment où son acte créateur le transforme. Au féminin cette fois. Henri (De terre et de mer, Buchet-Chastel, 2016) et Georges-Henri François (Après Constantinople, Gallimard, 2019) cèdent la place à Anna Boberg (1864-1935), artiste suédoise reconnue pour ses céramiques et ses décorations mais qu’éclipse la renommée de son époux, architecte aux créations monumentales. Jusqu’à ce qu’elle découvre la suffocante beauté des îles Lofoten (Norvège), qu’elle revient inlassablement capturer. « Paysage impossible à anticiper », ce territoire l’attendait. Le défi – élire la couleur pour atteindre l’harmonie – donne ici toute sa place à la sensation : l’abandon aux éléments et à la fantasmagorie. » 4

Arctique solaire de Sophie Van der Linden aux Éditions Denoël

1 Alice Ferney, Le Figaro, 1er février 2024

2 Laurence Bertels, La Libre Belgique, 13 février 2024

3 Lucien d’Azay, Transfuge, avril 2024

4 Philippe-Jean Catinchi, Le Monde, 26 janvier 2024

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