Y a pas à dire...

... ou mieux dit par d'autres

Camille de Peretti

Le grain de beauté sous l’œil gauche, et le visage qui l’accueille, c’est le choc pour Isidore lorsque cette jeune femme, Pearl, est là devant lui. La mère de celle-ci, une prostituée texane, a fait commander contre lui un test en paternité pour reconnaître sa fille. L’ADN ayant confirmé la parenté, Isidore, plus qu’accepter le règlement monétaire pour ses études, avait voulu rencontrer sa désormais fille dont les traits lui rappellent sa mère qu’il a perdue à l’âge de neuf ans, emportée par la grippe espagnole dans une petite ville d’Autriche. Isidore, devenu riche aux États-Unis grâce à la pâte dentifrice, est maintenant un homme âgé. Il s’attache à Pearl qui, sans se jeter dans les bras de ce père fortuné qui lui tombe du ciel, commence pourtant à éprouver une certaine affection pour lui au travers de la culture et des arts, Disparu puis retrouvé en Italie, le tableau de Gustav Klimt qui montre l’étrange ressemblance du modèle avec elle-même, avec plus spécialement le grain de beauté sous l’œil gauche, devient le sujet de son enquête pour confirmer si le célèbre artiste autrichien a bien peint à Vienne, voire repeint en 1916-17 pour lui donner une tout autre allure, la mère d’Isidore, Martha, avant sa naissance.

« Sous le visage mélancolique de la jeune femme convenable s’en cachait un autre, celui d’une prostituée, un tableau qu’on croyait volatilisé. À partir de cette rocambolesque histoire, l’auteur nous embarque à travers les siècles et les continents pour nous conduire jusqu’à cette jeune Autrichienne à l’étrange regard. Elle la baptise Martha et imagine pour elle une existence tragique, semblable sans doute à celle de nombreuses jeunes filles ayant eu le tort de ne pas être nées sous une bonne étoile. » 1 

« Si « Portrait d’une dame » – œuvre au destin rocambolesque – de Gustav Klimt constitue le ressort de son « L’Inconnue du portrait », il n’en est pourtant pas le sujet principal. Sous le repentir de Klimt, cette « dame » inconnue au regard clair, la chevelure brune et sage, vêtue d’un joli corsage vaporeux, on a découvert une femme aux lèvres ardentes coiffée d’un chapeau coquin. » 2 

« La belle femme qui se tourne vers nous et nous regarde de trois-quarts, a été peinte une première fois par Klimt sous le titre de La Jouvencelle, vers 1910. Elle arborait, alors, un grand chapeau et une tenue de “dame légère”, à la manière de Toulouse-Lautrec, un peintre que Klimt appréciait, avec les épaules nues et un boa autour du cou. Mais ce tableau a vite disparu et n’a jamais été retrouvé. Entre-temps, un autre tableau de Klimt peint en 1917 à la veille de sa mort, semble montrer la même femme, mais cette fois avec une pose de dame de bonne famille viennoise sans le chapeau et avec un grand châle garni de fleurs qui lui couvre les épaules. Ce tableau fut acheté en 1925 par la Galleria Ricci Oddi d’Art moderne, à Piacenza en Italie où il se trouve aujourd’hui. » 3 

« Dans la réalité, à la fin de sa vie, Gustav Klimt aurait réalisé deux toiles. Vers 1910, le Portrait d’une jeune fille, qui arbore une masse de cheveux flous sous un grand chapeau et une robe un peu débraillée. On perd sa trace en 1912. Le peintre autrichien aurait ensuite peint une autre toile, Portrait d’une dame, entre 1916 et 1917. Si la « dame » ressemble trait pour trait à la « jeune fille », elle porte un haut chignon et une ample blouse ornée de fleurs. Le Portrait d’une dame est acquis en 1925 par le Musée d’art moderne Ricci Oddi, à Plaisance, en Italie, tandis que son jeune sosie semble avoir bel et bien disparu. Et s’il s’agissait d’un seul et même portrait, retravaillé par le maître ? » 4

« Et le tableau ? On l’a oublié en route ? Pas du tout, il resurgira le moment venu, de la plus spectaculaire manière, après que plusieurs nœuds nous auront rassurés sur la solidité de la construction. Les plus solides de ces nœuds sont cependant des événements imprévus, comme il en arrive dans des vies qui prennent des virages mal négociés. » 5 

« Bien sûr en matière de roman, le sujet ne fait pas tout, encore faut-il lui adjoindre de beaux personnages afin de donner corps à son histoire. Ici ce sont Isidore, né à Vienne au début du XXe siècle, et Pearl, née au Texas à la fin des années soixante. À eux deux, ils couvrent toute l’histoire du siècle, de la Grande Guerre à l’American dream propre à la société de consommation, en passant par la crise économique de 1929, l’immigration européenne aux États-Unis via Ellis Island et l’ascension sociale au mérite dont l’Amérique est si fière. À presque soixante ans de distance, Isidore et Pearl ont en commun d’avoir été élevés par des mères seules et pauvres, d’être dotés d’une incroyable volonté pour sortir de leur chemin (mal) tracé et, finalement, de s’être reconnus l’un dans le regard de l’autre. Entre le vieil homme à la tête de l’empire du dentifrice et la jeune étudiante méritante, l’art devient un trait d’union. » 6

L’inconnue du portrait de Camille de Peretti, Éditions Calmann-Levy

1 Laurence Caracalla, Le Figaro, 22 février 2024

2 Isabelle de Montvert-Chaussy, Sud Ouest, 14 janvier 2024 

3 Guy Duplat, La Libre Belgique, 21 février 2024

4 Coline Clavaud-Mégevand, Le Magazine du Monde, 6 janvier 2024

5 Pierre Maury, Le Soir, 30 mars 2024

6 Stéphanie Janicot, La Croix, 4 janvier 2024

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Facebook
Twitter
LinkedIn
Pinterest
WhatsApp
Email