Sy Baumgartner a 71 ans, il enseigne la philosophie, il écrit, il vit seul dans son appartement. Une chute banale lui fait remonter les moments de sa vie, sa femme, l’amour de sa vie morte dix ans auparavant d’un accident sur une plage y tient la meilleure place. Ses souvenirs sur leur histoire déambulent sans ordre au gré de la plume, même ceux parfois imaginés. Lorsqu’il essaie maladroitement de remplacer l’épouse disparue avec une plus jeune femme et qu’il se fait rembarrer par elle, Anna se rappelle à lui avec obstination. Ses anciens accessoires toujours là autour de lui pour la ramener. Les choses anodines du quotidien, les irritants de l’existence autant que les petites espérances, souvent en cavalcade comme pour s’assurer de les attraper avant leur évanouissement, se mêlent aux retours entêtants sur le passé. Paul Auster ne peut s’en cacher, Sy Baumgartner, c’est lui-même, sans le veuvage, sa femme, Siri Hustvedt, bien vivante auprès de lui. Les choses vers lesquelles son héros se retourne pour mieux les retenir avant leur dispersion sont celles que l’écrivain cherche lui-même à recouvrer, leur restituant un sens oublié. Elles habitent ce roman mémoire qu’il pressent comme son dernier, le cancer à l’affût.
« Ce dont Auster parle ici, c’est d’un homme, apparemment proche de la fin de son moment sur Terre, qui piétine déjà depuis près d’une décennie depuis la mort accidentelle de sa femme. L’histoire ne couvre que quelques années au présent, et pendant cette période, Baumgartner, professeur de philosophie et écrivain, fait relativement peu de choses particulièrement excitantes. Il passe ses journées à se pencher sur de vieilles lettres d’amour, à s’occuper (ou à oublier) les tâches quotidiennes, à ruminer sa retraite et à somnoler sur sa chaise de jardin tout en se remémorant son enfance et ses parents décédés depuis longtemps. Et pendant un certain temps, il semble que le Baumgartner contemporain soit censé servir simplement d’un procédé d’ornementation, de véhicule pour introduire des épisodes passés bien plus riches qui définissent cette vie qui, après tout, est essentiellement terminée. » (traduit de l’anglais) 1
« La comédie s’est évanouie, l’élégie a pris le relais. Les déboires du quotidien cèdent la place aux évocations du passé. Les souvenirs familiaux où surnage la figure du père, propriétaire d’un magasin de confection de deuxième zone secrètement épris de lectures et d’étude, le disputent aux réminiscences de la jeunesse, de la relation en plusieurs temps avec Anna. Le fil du roman se complexifie, bifurquant dans des enchâssements de textes tirés du journal de sa femme ou de fictions que le professeur rédige à ses heures perdues. » 2
« Raconté au présent à la troisième personne, Baumgartner a le langage vernaculaire d’une personne qui réfléchit sur le vif – un personnage rationnel mais quelque peu ampoulé. Les phrases sont relâchées et impulsives. Une livreuse d’UPS rappelle Anna à Baumgartner, il commande plusieurs livres pour la faire revenir continûment. Il a du mal à saisir la correspondance. « Un sentiment de vigilance, peut-être, même si c’est bien plus que cela, ou bien… le pouvoir d’un soi inspiré, la vivacité humaine dans toute sa splendeur poignante émanant de l’intérieur, dans une danse complexe et enchevêtrée. De sentiments et de pensées – il y a de ça, peut-être, si cela a un sens. » on ressent un certain frisson dans cette façon de créer les phrases en direct. Auster exalte cette façon de polir sa pensée jusqu’à sa forme finale. » (traduit de l’anglais) 3
« L’ampleur des émotions en jeu dans ce roman est inversement proportionnelle aux moyens poétiques par lesquels elles s’expriment. De simples phrases déclaratives suffisent à provoquer le maximum de malheur. « Elle me manque, c’est tout », dit-il à un moment donné presque succinctement, notant plutôt que se plaignant de sa misère. Et dans un autre : « Baumgartner a encore des sentiments, il aime toujours, il désire toujours, il veut toujours vivre, mais son être le plus profond est mort. » Le héros tragique et endeuillé du nouveau roman de Paul Auster s’est habitué à la douleur mais aussi à l’impuissance qui détermine sa vie après la mort accidentelle de sa femme Anna, il y a dix ans. Il manque au professeur de philosophie de 70 ans le centre qui lui a apporté longtemps la stabilité. Aujourd’hui, il perd de plus en plus souvent l’équilibre, cherche un appui et ne trouve rien. » (traduit de l’allemand) 4
« Distrait, Baumgartner a laissé chauffer une casserole. Il se brûle les doigts, puis va ouvrir à une livreuse d’UPS qui lui apporte chaque jour les livres qu’il a commandés mais qu’il n’ouvre jamais car il ne passe ses commandes que pour le seul plaisir de voir la livreuse. En voulant relever son compteur à la cave, il dégringole de l’escalier. Il ne se souvient pas d’appeler sa sœur. Plus loin, il fait remarquer que les vieux messieurs oublient bien souvent de fermer leur braguette quand ils sortent des toilettes. Baumgartner a des raisons de perdre le nord. Voilà neuf ans que son épouse adorée, Anna Blume (le nom est un clin d’œil à un des premiers romans de Paul Auster), est morte emportée par une vague qui l’a projetée sur un rocher à Cape Cod. » 5
« Dès lors, nous voilà embarqués pour une navigation virtuose entre mémoire et présent, entre espoirs et regrets, entre mariage et veuvage… On y découvre la famille Baumgartner, collection d’espoirs déçus enterrés dans un modeste magasin de prêt-à-porter, on explore « l’obscur côté Auster» (celui de la mère de Baumgartner, qui mène au souvenir d’un voyage en Ukraine et à la légende d’une ville occupée par des loups). On visite le monde inversement privilégié d’Anna, l’épouse décédée (dans un accident de baignade), la perte de son premier petit ami (dans un accident de base militaire), sa décision d’épouser Baumgartner (après une mauvaise rencontre accidentelle). » 6
« « Sans moi, l’avenir se débrouillerait très bien », songe Baumgartner. Seulement, voilà, la vie est opiniâtre et surprenante, qui s’emploie à ne pas le laisser s’engourdir dans son deuil. Il y a ce livre qu’il aimerait composer, à partir des feuillets autobiographiques et des poèmes trouvés dans les archives en friches de feu Anna. Il y a aussi ses propres écrits — son essai sur Kierkegaard, l’auteur du Traité du désespoir, mais d’autres textes également, tout particulièrement un long et grave récit d’un voyage en Ukraine, en 2017, intitulé « Les loups de Stanislav », dans lequel Baumgartner et Auster en viennent à se confondre. Il y a encore tous ces souvenirs qui sollicitent Baumgartner, se bousculant à la surface de sa mémoire — fragments d’enfance et de jeunesse, présence entêtante des père et mère, où se lisent des échos à la biographie de l’écrivain. » 7
Baumgartner de Paul Auster, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut. Éditions Actes Sud
1 Joel Boyce, Winnipeg Free Press, 25 novembre 2023
2 Boris Senff, La Tribune de Genève, 9 mars 2024
3 Rebecca Watson, The Financial Times, 28 octobre 2023
4 Michael Wolf, Die Tageszeitung, 13 décembre 2023
5 Guy Duplat, La Libre Belgique, 27 mars 2024
6 Alexis Brocas, Lire – Magazine Littéraire, mars 2024
7 Nathalie Crom, Télérama, 23 mars 2024