Abandonnée par son père, Christine Angot est enfin reconnue par lui à l’âge de treize ans. C’est à cet âge que commence le cauchemar de l’inceste. Devenue femme résistant au statut de victime, et aussi parce qu’on ne l’entend pas, ou qu’on ne veut pas l’entendre, elle choisit la littérature pour expliquer les petites fabulations qu’elle s’obligeait devant les autres pour prétendre que tout allait bien quand la honte l’accablait en dedans. Peut-être parce que trop bien écrit, son premier livre est accueilli avec dédain, ou pire, avec suspicion sur la réalité de l’emprise perverse et des viols qu’elle y retrace. Un plateau de télévision qui la reçoit lors de sa sortie rabaisse son expérience en une occasion d’en ricaner et d’en plaisanter. Dans des romans suivants, elle remet la lumière non seulement sur le terrible de l’inceste, souvent connu des membres de la famille, mais balayé sous le tapis de l’embarras, mais également les mensonges et les veuleries auxquels elle fait face. La honte ne marquant pas que la victime. Pour une tournée de promotion de son dernier livre, Voyage dans l’Est, Christine Angot retrouve Strasbourg, le lieu des exigences sexuelles forcées de son père. Elle n’y est pas seule, une cheffe opératrice fait plus que l’accompagner, elle l’encourage à sonner à la porte de sa belle-mère qui lui refusait l’entrée. Une Famille tient son poignant début.
« L’affaire, à en croire l’autrice, débuterait par inadvertance devant la porte de la femme de son père, qui ne veut plus la recevoir depuis que la question de son inceste est devenue une affaire publique. Elle ne croit pas que la vieille femme puisse ouvrir la porte, elle hésite à sonner au point de demander à Champetier d’appuyer sur la sonnette à sa place, puis se décide elle-même à le faire. Ce coup de sonnette lance un documentaire strident, hérissé, bagarreur, dialogué au couteau, dans lequel Christine Angot fait le tour de ses proches pour leur poser la question – pour le moins délicate – du regard qu’ils portent sur l’inceste qu’elle a subi. Chaque séquence portera ainsi sa tonalité propre. Celle avec sa belle-mère est épique. Pied dans la porte, imposition de la caméra à un personnage qui n’en veut pas, mise en accusation forcenée au salon. » 1
« La séquence à Strasbourg qui ouvre le film est terrible : elle sidère, non seulement par la violence du déni mais en raison de la stigmatisation de sa belle-mère qui recouvre tout de son aveuglement. Tout en disant qu’elle la croit, elle met en doute la parole de la victime, assimile même Christine Angot à une « maîtresse » de son père. Une accusation glaçante. » 2
« Elle avait 13 ans ; elle était en cinquième. Angot n’oublie pas. Elle ressasse, à la façon d’un Thomas Bernhard en 24 images-seconde. On la voit dans son bureau aujourd’hui. « J’ai un livre qui sort en ce moment », glisse-t-elle en voix off. Elle retourne à Strasbourg, ville où tout s’est déroulé. La voici devant la maison de la deuxième femme de son père. Elle tourne, elle hésite, derrière ses lunettes de soleil. Elle y va : le doigt appuie sur la sonnette. La porte s’ouvre sur une vieille dame en pantalon jaune avec un drôle d’accent. La scène est violente, le ton âpre. « J’ai du mal à tenir sur mes jambes », avoue la visiteuse. Il y a de quoi. » 3
« En août 2021, est paru Voyage dans l’Est, son vingt et unième livre, récit de son retour à Strasbourg, la ville où, pour la première fois, son père lui a imposé un rapport incestueux. Il y en aura beaucoup d’autres, jusqu’à ses 28 ans. À la faveur d’une tournée de promotion organisée par son éditeur dans cette même ville, elle a éprouvé le besoin d’être accompagnée par une caméra amie, tenue par la cheffe opératrice Caroline Champetier. Dans un geste d’un courage inouï, elle a mis littéralement le pied en travers de la porte de la femme de son père, qui vit toujours à Strasbourg, et l’a obligée à l’écouter devant témoin, brisant la loi du silence. » 4
« Les auteurs sont souvent invités par les libraires à travers toute la France pour parler de leur nouveau livre. Ce jour-là, c’est à Strasbourg que Christine Angot se rend… Et apparemment, ce déplacement vers l’Est de la France remue chez elle des souvenirs douloureux : il faut dire que c’est la ville où, à l’âge de 13 ans, elle a rencontré son père pour la première fois – jusque-là, elle vivait seule avec sa mère – et c’est surtout la ville où il a commencé à la violer jusqu’à ses 16 ans. Si son père est mort depuis plus de vingt ans, sa femme et ses enfants y vivent toujours. Armée d’une caméra, Christine Argot décide de frapper à leur porte. » 5
« Christine Angot met tout son entourage au banc des accusés, avec sa caméra accusatrice, dans Une famille. Elle ne tolère plus la complaisance et l’inertie, les euphémismes et les excuses molles. Pas plus qu’elle ne tolère les blagues indécentes d’animateurs misogynes comme Thierry Ardisson (on la voit quitter le plateau du Tout le monde en parle français en 2000). Elle est en colère, contre tout le monde ou presque – à l’exception de sa fille, émouvante –, et elle a raison de l’être. Parce qu’on ne protège pas les victimes d’inceste. Personne ne le fait. Ni les proches, ni les familles, ni les villages, ni l’État. » 6
« L’implication que l’on voit à l’écran nous précipite en plein dans le sujet qui ne cesse d’être discuté : l’implication des proches, qui se sont défilés, qui n’ont pas pu faire face à la réalité de l’inceste ou qui ont voulu l’ignorer. Il est encore temps d’être là, leur dit en quelque sorte Angot, en plaçant devant sa caméra sa belle-mère, sa mère, son ex-mari. À leur tour de faire l’expérience de l’épreuve de vérité que permet le cinéma. Le film devient alors un révélateur puissant. Non pas de ce qui a été tu jusque-là, mais du silence qui perdure et a enfermé la romancière dans sa solitude. Car, malgré des concessions, des mots de compréhension, et même malgré les larmes qui viennent à la mère, pleines d’amour, ce que le père a fait à sa fille semble rester dans une autre réalité, indicible. » 7
Une Famille, film documentaire de Christine Angot
1 Jacques Mandelbaum, Le Monde, 20 mars 2024
2 Nathalie Chifflet, Le Progrès, 20 mars 2024
3 Éric Neuhoff, Le Figaro, 20 mars 2024
4 Sophie Joubert, l’Humanité, 20 mars 2024
5 Geneviève Cheval, Paris-Normandie, 20 mars 2024
6 Marc Cassivi, La Presse, 18 février 2024
7 Frédéric Strauss, Télérama, 23 mars 2024