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Guillaume Apollinaire

Le 11 novembre 1918, alors qu’on vient saluer la dépouille de Guillaume Apollinaire mort deux jours plus tôt, la foule crie « À mort Guillaume » dans les rues de Paris avec la fin de la Grande Guerre enfin actée, le Guillaume en question étant le Kaiser défait. Le poète, ayant acquis la citoyenneté française au plus fort des combats, avait succombé à la grippe espagnole alors qu’il avait survécu à une blessure à la tempe sur le front champenois. Il y avait, là, entendu un officier proclamer « Il est grand temps de rallumer les étoiles », cette proposition d’espoir devenue le titre d’un poème sur ses moments dans les tranchées, plus tard tourné en prologue de sa pièce « Les Mamelles de Tirésias ». Le poète s’y inspire du mythe de Tirésias, oracle aveugle de Thèbes, mais augmenté par lui de féminisme et d’antimilitarisme. Le drame en deux actes désigné comme « surréaliste », appellation introduite en premier par Guillaume Apollinaire, et bientôt reprise en mouvement par André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault, Robert Desnos, Paul Éluard, des jeunes poètes revenus eux aussi de l’enfer, fait scandale à sa première pour ses évocations moins que nuancées de la Grande Guerre. Les cubistes y voient une attaque à peine voilée de leur La pièce qui repose sur la transformation sexuelle de Thérèse pour imposer son autorité face aux hommes, la retourne à sa revendication de femme qui lui était toujours sienne. 

« D’où ce livre svelte qui ne doit rien à l’histoire ou à la biographie. Il peut se lire à l’endroit et à l’envers, en remontant ou non le cours d’une vie. Guillaume de Kostrowitzky naît aux dernières pages, de père inconnu, au Trastevere de Rome ; il meurt aux premières, de la grippe espagnole en novembre 1918, rescapé au crâne bandé et tout jeune marié. Sur l’entrefaite, il a bourlingué dans les douceurs de la Côte d’Azur et de l’Allemagne rhénane, à Montmartre version Bateau-Lavoir, à Auteuil et même à la Santé quand on le soupçonna d’avoir volé la Joconde: piéton de Paris courant aux amours, aux emplois médiocres et à la fraternité joyeuse avec les révolutionnaires de la plume, de la scène et du pinceau; jamais tapageur, jamais cynique, zigzagant entre la marginalité et la consécration, toujours poète « qui fit simultanément ou presque l’éloge du cubisme, du drapeau et de la mort de la ponctuation ». (critique de Ma vie avec Apollinaire de François Sureau)  1

« Si l’amitié est un manteau, comme le disait Blondin, la leur, que les circonstances ont voulu à sens unique, semble étrangement aussi réversible que ces blousons de notre enfance. Comme si ces compères en verbe communiquaient vraiment, complices et sarcastiques, las et lucides. Tant les unit. Le rapport à la guerre, à la patrie, imposée ou choisie, aux étrangers désireux d’embrasser les valeurs qui font encore l’esprit français, mais pour combien de temps, à l’art autant qu’à la gaieté (« j’ai tant aimé les arts que je suis artilleur »), à la création autant qu’à l’ironie, à l’érudition, « légère, imprévue et variée » , chez celui que François appelle Guillaume et parfois même Wilhelm, aux jésuites pour l’un, aux marianistes pour l’autre, à l’anarchie et à cette hygiène de vie résumée dans un cri : « Ne choisissez pas ! » (critique de Ma vie avec Apollinaire de François Sureau) 2

« On retrouve ici toutes les grandes étapes de la vie de l’auteur de La Chanson du mal-aimé : la jeunesse, les amours, les écrits, la naturalisation française, l’engagement durant la guerre de 14-18, la trépanation à la suite d’une blessure à la tempe par un éclat d’obus, les amitiés. Mais Ma vie avec Apollinaire est une rêverie amicale. Un jeu de miroirs troublant et émouvant entre auteur et sujet. François Sureau écrit Guillaume Apollinaire puis Guillaume Apollinaire écrit François Sureau. » (critique de Ma vie avec Apollinaire de François Sureau) 3

« On peut bien, comme le fait Sureau, appeler un ami par son prénom, mettre ses pas dans les siens quand il parcourait Paris de long en large. On peut bien tenter encore de deviner la part de mystère qui se loge derrière les fantaisies de Guillaume Apollinaire de Kostrowitzky, poète mais aussi prosateur, parfois agent provocateur comme il le lui fut reproché. Le mystère, justement, François Sureau le fréquentait quand, jeune garçon, il dévorait les aventures de Sherlock Holmes et d’Arsène Lupin. Mais découvrir Apollinaire, le poète d’Alcools, ouvrait sur un autre monde, beaucoup plus vaste, bordé d’érotisme, voire de pornographie, empli d’appels à l’amour, de critiques d’art et de rencontres. » (critique de Ma vie avec Apollinaire de François Sureau) 4

« « Les spectateurs se sont efforcés de comprendre cette fantaisie outrancière » écrit l’Œuvre« On se tord, on applaudit, on trépigne. Quelques cris d’animaux. [La romancière] Rachilde hurle « Allez chercher des agents, il y a des loufoques dans la maison » ! » dit la Rampe. Le 24 juin 1917, les Mamelles de Tirésias sont représentées à Paris. Il s’agit d’une pièce en deux actes, drame « surréaliste » (le mot est alors inventé par Apollinaire) carrément d’avant-garde. L’histoire : dans un pays en manque d’enfants, Thérèse refuse de procréer. Elle décide de devenir un homme, Tirésias : ses seins s’envolent alors (deux ballons gonflés à l’hélium). Elle /il force son mari à devenir une femme, qui fabrique aussitôt 40 050 bébés. Puis Tirésias se ravise et redevient une femme. Cet argument, et les décors cubistes, choquent les spectateurs à tel point que règne dans la salle un grand chaos. Mais des jeunes défendent la pièce (Soupault, Aragon, Breton, Vaché qui selon la légende va même jusqu’à sortir un revolver) : ils s’appelleront par la suite les surréalistes. » 5 

Il est grand temps de rallumer les étoiles de Guillaume Apollinaire, prologue de la pièce Les Mamelles de Tirésias

1 Jean-Pierre Rioux, La Croix, 14 janvier 2021

2 Mathieu Laine, Les Échos, 16 avril 2021

3 Marie-Laure Delorme, Le Point, 16 janvier 2021

4 Gilles Heuré, Télérama, 30 janvier 2021

5 Guillaume Lecaplain, Libération, 31 mai 2022

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