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Raphaël Personnaz

« Je n’ai écrit qu’un seul chef d’œuvre dans ma vie et il n’y a pas de musique dedans », c’est avec ce commentaire inlassablement répété que Maurice Ravel parle de son Bolero. Cette commande que lui a adressée la danseuse Ida Rubinstein peine à accrocher l’inspiration du mystérieux et inaccessible musicien alors que la date de sa remise approche. Il sait qu’elle aura un motif hispanisant, mais rien de plus. La proposition d’une unique partie rythmique dix-sept fois réitérée durant les dix-sept minutes retenues se développe peu à peu sur son piano après que sa femme de chambre lui a chantonné Valencia, l’air à la mode du moment. Le ballet qu’Ida Rubinstein tire de la pièce enfin terminée le consterne, l’immense succès qui en découle le confond, l’exaspère même. Le formidable retentissement qu’elle produit immédiatement écrase les créations magistrales qui l’ont précédée. Peu compris jusque-là, souvent décrit par les critiques de son temps comme dénué de vraie sensibilité, l’énigmatique Ravel minimise aussitôt le génial de son Bolero. Dans le film au même titre de Anne Fontaine, Raphaël Personnaz donne mieux que sa personne au compositeur. Ce sont des gestes, une main pour la baguette de chef d’orchestre, des expressions, un maintien souvent rigide alors que les notes virevoltent dans sa tête, et surtout l’expression d’une fragilité et de troubles intérieurs qu’il lui prête. Malgré des différences physiques évidentes entre les deux, plus qu’une performance d’acteur, la personnification est saisissante. Émergeant de ses tourments secrets, Ravel est de retour, plus complexe et bouleversant que jamais.

« Peu importe que Raphaël Personnaz ne ressemble pas tout à fait à Ravel, qu’il soit grand quand il était petit, il est Ravel. Par son économie de gestes, sa pudeur, sa précision, par ce qui bouillonne en lui, de sorte que l’illusion est totale et qu’on jure le reconnaître jusqu’à l’arête coupante de son nez. » 1 

« Après une tentative avortée sur un précédent film – Gemma Bovery, sorti en 2014 -, la réalisatrice lui a confié un rôle majeur : l’acteur incarne Maurice Ravel dans Boléro, biopic sur la création du premier tube international de l’histoire (le fameux Boléro, donc) et portrait d’un artiste de contrastes, aussi rigide physiquement que sensuel musicalement. « Ravel a tout sacrifié à sa musique, y compris son amour, sa sexualité, son propre corps. Ses vibrations, ses pulsions de vie, il les réservait à son oeuvre. J’aime les personnages qui ne montrent pas tout, qui ne verbalisent pas nécessairement leurs pensées. Je n’avais jamais incarné un tel retrait ni joué un rôle nécessitant un tel apprentissage technique. » 2

« Alors que Ravel peut être transporté par les cliquetis répétitifs d’une usine ou le battement d’un éventail, « Bolero » ne fournit aucune explication réductrice et simpliste dans la manière dont son œuvre la plus célèbre est née. Il y a travaillé dur mais est longtemps resté bloqué. Il l’a poursuivie mais elle lui échappait. Il a essayé et a désespéré, et tout cela, ou rien, n’a fait en effet de différence. Pendant un temps, « Boléro » n’existe pas, puis il existe. Le fait qu’il ait ensuite voulu l’éclipser suscite, dans le portrait ironique et sympathique de Personnaz, une douce pitié pour l’homme qui, à la fin de sa vie, de plus en plus détaché d’un monde auquel il n’était que de manière ténue, entend un enregistrement de « Bolero » et se demande avec une douce surprise : « Est-ce que j’ai vraiment écrit ça ? Ce n’était pas mal du tout. » » (traduit de l’anglais) 3

« Anne Fontaine réalise un film sur la tristesse d’un homme empêché, privé de vie sexuelle et inapte au succès. Elle a d’ailleurs réglé cette question de la célébrité du Boléro dès le générique du film, qui montre que, sur notre planète, il n’est pas un moment sans que ne se joue le Boléro de Ravel. Son choix de confier le rôle de ce Mister Nobody à Raphaël Personnaz s’avère des plus judicieux. Le comédien entre avec humilité dans la sécheresse, le mystère, l’insondable mélancolie du compositeur paresseux, taciturne, économe de son génie. La gloire que lui apporte le Boléro est un désastre, ça le rend fou, mais aucun héroïsme dans ce malheur, aucun mélo, la musique coule, pas les larmes. Ravel meurt, les autres sont Vivants.” 4

« En panne d’inspiration, Ravel finit par écrire « le Boléro », « une chose qui s’autodétruit » (sic), mais dont la mélodie arabo-andalouse, répétitive et entêtante a connu un succès planétaire (les héritiers et la Sacem se sont disputé, le 14 février, devant le tribunal, les millions d’euros de droits qu’il a générés). Ce fut sa dernière œuvre avant qu’une maladie cérébrale dégénérative le condamne au silence et à la mort. Tourné dans la maison du compositeur, à Montfort-l’Amaury, le film d’Anne Fontaine est un portrait sensible et douloureux de Ravel, dont Raphaël Personnaz interprète avec une grande finesse les intermittences du coeur – « on ne sache pas qu’il ait amoureusement aimé, homme ou femme, quiconque », écrivit Jean Echenoz -, les doutes perpétuels et, malgré la consécration, l’effroyable solitude. C’est, en ut majeur et en crescendo, le crépuscule d’un dieu. » 5

« Maurice Ravel est l’auteur de l’oeuvre la plus jouée au monde, mais sa personnalité reste difficile à cerner. Il a composé Le Boléro en 1928 pour répondre à la demande pressante d’une danseuse, mais sans grande conviction, et surtout sans imaginer que cet air entêtant, répétitif comme le bruit d’une chaîne d’assemblage, pourrait avoir le moindre succès. Et pourtant… C’est ce double mystère de l’artiste et de la musique qu’a voulu creuser la réalisatrice Anne Fontaine – son film Boléro sort le 6 mars – en confiant à Raphaël Personnaz le rôle du compositeur. L’acteur y apparaît littéralement habité par ce personnage intense, au physique asséché, dont les sentiments ne s’exprimeront jamais par le corps, homme sûrement épris de sa mère, empêché et génial. Le comédien a travaillé le piano comme un forcené, perdu dix kilos et fini par maîtriser aussi la direction d’orchestre. « Je voulais que tout soit crédible, explique-t-il. Je me suis glissé dans son époque, ses habits de dandy, son amour du jazz, découvert à New York. Je me suis aussi appuyé sur Ravel, le beau livre de Jean Echenoz. » » 6

Raphaël Personnaz dans Bolero de Anne Fontaine, avec également Jeanne Balibar, Dora Tillier, Emmanuelle Devos, Vincent Perez, Anne Alvaro, Alexandre Tharaud, Suzanne Clément, Marie Denarnaud

1 Olivier Bellamy, Le Point, 29 février 2024

2 Marilyne Letertre, Madame Figaro, 22 février 2024

3 Jessica Kiang, Variety, 4 février 2024

4 Christophe Donner, L’Express, 15 février

5 Jérôme Garcin, L’Obs, 29 février 2024

6 Claire Chazal, Le Parisien Week-End, 1er mars 2024

2 Comments

  1. Minerva dit :

    Je sors de la salle de cinéma. Le rythme répétitif quasi obsessionnel du Boléro sonne dans mes tempes, tel le tempo précis du métronome ou celui des aiguilles du réveil. Lors de sa tournée américaine, le personnage de Ravel joué par Raphaël Personnaz avec une grande subtilité, se d’écrit lui-même comme un horloger suisse. Une pensée m’est venue à l’esprit en regardant cette magnifique chorégraphie sublimée à la fin du film par ce Boléro qu’on entend partout dans le monde toutes les 15 minutes : c’est que l’œuvre survit à l’artiste qui l’a créée. Elle est intemporelle. C’est là, toute la difficulté. J’ai beaucoup aimé les acteurs, à commencer par Raphaël Personnaz qui crève l’écran par cette fragilité de, je cite, « petit oiseau tombé du nid ». Il marque, dans ce rôle, un envol de grande envergure.

    • smofranq95 dit :

      Merci Nathalie, Le film dans son entier ainsi que les deux génériques sont étonnants, celui du début, mais plus particulièrement celui de fin où Raphaël y est en chef d’orchestre seulement dans sa musique alors que le danseur passe et repasse entre les musiciens symbolise un compositeur tellement dans sa musique que même les mouvements du monde ne peuvent l’en distraire.

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