Il y a 64 cases sur un échiquier, il y a 64 chapitres dans L’échiquier. 64 chapitres pour s’échapper mentalement du confinement général imposé par la Covid 19, pour rappeler les amitiés passées, pour penser l’écriture et traiter de la littérature. Jean-Philippe Toussaint convoque ainsi Nabokov ou Stefan Zweig, dont il traduit Le Joueur d’échecs pendant son isolement forcé à Bruxelles, sa ville natale. Comme le personnage de ce dernier, l’auteur s’examine tout au long de sa vie jusqu’ici, trouve à ses actions d’aujourd’hui des correspondances avec ses inspirations d’hier. Des 64 cases de l’échiquier qu’il redessine selon sa propre mémoire, deux le retiennent plus spécialement. Madeleine toujours auprès de lui toutes ces années, et son père, ancien patron de presse belge, qui lui apprend les échecs, mais qui, prévoyant des défaites prochaines, lui défend de le vaincre. Il lui permet la voie de l’écriture en contrepartie.
« Amis perdus, amis retrouvés L’Echiquier n’est pas un roman. C’est une partie d’échecs autobiographique. Bâtie en 64 petits chapitres où l’on parcourt 64 cases d’une vie d’écrivain. Simple à suivre, mais «nabokovienne» en diable, autrement dit ludique, complexe et gigogne dans son élaboration et ses enchevêtrements : à la fois un journal sans date du confinement, période pendant laquelle le livre semble avoir été écrit, à Bruxelles, c’est même le seul ouvrage que Toussaint affirme avoir écrit dans sa ville natale ; un journal de la traduction, qu’il effectue au même moment et qui paraît parallèlement au livre, du Joueur d’échecs, dernier texte achevé par Stefan Zweig avant son suicide au Brésil, et que Toussaint, pour des raisons qu’il explique au début, rebaptise Echecs (c’était le titre du premier livre qu’il écrivit, «l’histoire d’un championnat du monde d’échecs qui durait dix mille parties, qui durait toute la vie, qui était la vie même) ; une recherche du temps perdu (enfance, jeunesse, amis perdus, amis retrouvés, parents morts ou bientôt morts, bref, le monde d’hier remémoré depuis le monde d’après, comme on dit) ; enfin, une analyse de son propre travail, de ses sources et révélations, comme il l’avait déjà fait en 2012 dans les petits textes de l’Urgence et la patience (Minuit) : «Le livre que je suis en train d’écrire est un livre d’origine. » 1
« Tel le héros du Joueur d’échecs, de Stefan Zweig, qu’il a traduit durant la pandémie, l’écrivain joue ici contre lui-même à tous les âges de sa vie. L’adolescent se ligue contre l’enfant, lequel agit déjà dans l’adulte en devenir : duel autobiographique à plusieurs figures, comme autant de pièces sur l’échiquier de la mémoire. Ils sont tous là : camarades de classe, copains d’adolescence, Madeleine, la compagne de toujours, le père, directeur, en Belgique, du journal le Soir. Ce dernier apprend à jouer aux échecs à Jean-Philippe adolescent, tout en lui interdisant symboliquement de le battre. Néanmoins, précise l’auteur, « il m’a autorisé tacitement à devenir écrivain. Je n’ai pas eu la vocation, j’ai eu la permission ». » 2
« Fondé sur le journal que Toussaint a tenu pendant le confinement de 2020 et sur sa propre traduction du Joueur d’échecs de Stefan Zweig, entreprise à cette occasion (elle paraît en même temps que le roman chez Minuit), L’Échiquier est aussi une méditation sur le souvenir et tout ce qui donne matière à un livre, et l’autoportrait d’un romancier à la personnalité gélatineuse et fluctuante. » 3
« Comme un joueur rejoue mentalement ses parties, l’auteur analyse quelques-unes de ses stratégies littéraires : ici « l’ouverture » audacieuse d’un roman, là sa défense face au reproche d’une lectrice, ailleurs un détail authentique concernant son épouse et prêté à une « dame » de fiction… Au fil de pages toujours plus denses, sans fard et ironiques, l’écho entre ses deux passions ne cesse de gagner en puissance : même coexistence infinie de variantes possibles ; même rapport symbolique à la mort ; même allégeance à quelques « maîtres » (pour l’écrit : Zweig, Nabokov et Fellini) et même technicité dans l’art des finales que dans l’exercice de relecture. Mais aussi même équilibre du noir et des blancs ; même esthétique anti-spectaculaire, tout en placidité, concentration et retenue et même retrait en soi-même, vital pour se défendre contre les « arêtes coupantes du réel ». » 4
« Dans L’Échiquier, un essai intimiste composé de 64 chapitres, le romancier belge se souvient d’une période de confinement fructueuse et instructive. Reclus involontaire, il ne lui est pas apparu « dangereux de se pencher au-dedans », comme le chante Daniel Darc dans l’une de ses plus belles chansons. Bien au contraire. Le confinement lui a fourni la matière et le mobile de quelque chose de neuf. Cet étrange moment de suspension du temps l’a poussé à incliner davantage son travail vers l’autobiographie – un mouvement amorcé dès l’automne 2019 avec son roman La Clé USB, qui contient des évocations circonstanciées de Bruxelles, la ville où il est né le 29 novembre 1957. » 5
L’échiquier de Jean-Philippe Toussaint, Éditions de Minuit
1 Philippe Lançon, Libération, 30 septembre 2023
2 Muriel Steinmetz, L’Humanité, 26 octobre 2023
3 Lucien d’Azay, Transfuge, décembre 2023
4 Camille Thomine, Lire – Magazine littéraire, octobre 2023
5 Sébastien Lapaque, Le Figaro, 2 novembre 2023