Le titre « On ne naît pas femme, on le devient » était déjà pris, Marie Darrieussecq choisit donc de Fabriquer une femme. Ou plutôt deux, Rose et Solange, amies d’enfance qui partagent leur chemin d’adolescentes à Clèves, un village du Pays basque, avant des voies différentes de vie. Antigone de Sophocle les fait se rejoindre dans l’amour du théâtre. Cette femme emblématique de la tragédie qui refuse d’accepter les dictats imposés par son oncle Créon, roi de Thèbes, lui empêchant les rites funéraires pour son frère Polynice devient prétexte à échanger leur point de vue sur les choix existentiels de chacune dans les années 1980. Rose, élevée au sein d’une famille aisée et conventionnelle, préfère se ranger dans les règles établies, inscrire son futur sur des principes bien ordonnés, jusqu’à déjà choisir les prénoms des enfants qu’elle aura avec celui qui n’est encore que son petit ami, alors que Solange, d’enfants, elle y est bien au fait sans y avoir été préparée par sa famille disloquée puisque tombée enceinte à l’âge de quinze ans. Leur amitié faite de soutiens, de désaveux, de lâchages puis de reprises, de trahisons aussi parfois, s’aménage tant bien que mal le temps passant. Leur débat sur la défense des exigences de l’État pour Créon contre celle des idéaux inviolables d’humanité chez Antigone s’en faisant l’illustration.
« Darrieussecq observe avec minutie les différences de classe, les ambiances familiales, les secrets dans les placards, les angoisses intimes de l’adolescence. Elle met en scène hasards et déterminismes pour montrer des femmes en devenir, proies d’un monde qui les dominent, et leur désir de s’émanciper. Les grandes thématiques féministes, présentes depuis toujours chez elle, sont ici rassemblées dans un texte post-MeToo qui contient toute la colère de Truismes, son premier roman paru en 1996. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. Dans cette fin de XXe siècle qui sert de toile de fond au roman, avec l’apparition du sida, la musique des Rita Mitsouko, l’inauguration de l’Eurostar. Du Pays basque à Los Angeles en passant par Bordeaux, Paris et Londres, se raconte l’histoire collective de toute une génération. Et l’essentiel est aussi dans cette construction en miroir qui confronte les réalités de Rose et Solange. Leurs vies sont observées selon leurs deux points de vue, selon un dispositif qui permet un regard à la fois objectif et subjectif. » 1
« Dans Fabriquer une femme (P.O.L.), les deux adolescentes, meilleures amies depuis l’enfance, voient leurs routes se disjoindre. La première s’engouffre dans le schéma hétéro normatif de la famille traditionnelle alors que la seconde quitte leur village du sud-ouest de la France, vit de relations libres, rêve de grands rôles et noie ses frustrations sur les pistes de danse parisiennes. Séparées, mais ensemble, elles se confrontent aux rituels et aux épreuves qui les propulseront dans l’âge adulte : première relation sexuelle, premières ivresses, premier voyage, premier appartement, premier travail, premier accouchement. » 2
« Démonter son sujet comme on le fait d’une mécanique complexe afin d’en comprendre les plus infimes rouages. C’est ainsi, presque en maître horloger, que Marie Darrieussecq procède dans son dernier roman, « Fabriquer une femme ». Titre trompeur car l’écrivaine ne se penche pas sur une mais sur deux femmes, Rose et Solange, héroïnes récurrentes de son œuvre : Rose, la psychologue au grand cœur qui tente de venir en aide à un migrant dans « la Mer à l’envers » ; Solange, la gamine frondeuse de « Clèves » devenue actrice dans « Il faut beaucoup aimer les hommes ». A moins que ces deux amies qui ont toutes deux grandi dans le petit village de Clèves, au Pays basque, ne fassent qu’une, chacune étant une possibilité, un avatar de la même personne dans différents multivers. » 3
« L’autrice confie avoir équitablement distribué des éléments de son autobiographie entre Rose, « la bonne élève » (née dans un milieu plus bourgeois que sa copine, elle poursuit des études, se marie et fait des enfants à l’âge attendu avec son amour de jeunesse), et Solange, « plus punk » (le roman s’ouvre avec la découverte de sa grossesse, en classe de seconde). Tout au long du livre, on retrouve thématiques, obsessions et interrogations qui courent à travers son œuvre, dont de nombreuses études universitaires se font l’écho, renseignant Marie Darrieussecq sur son propre travail. » 4
« Que les lecteurs lassés par les atermoiements de Sandrine dans Il faut beaucoup aimer les hommes (2013) ne craignent pas de la retrouver – avec Rose, autre personnage récurrent – MarieDarrieussecq, qui met en question sans relâche la façon dont se construit une femme à l’aune de son époque, prend de la hauteur. S’enracinant dans la France des années 1980, elle met en parallèle les parcours opposés de deux amies d’enfance. Dans la première moitié du livre, on grandit avec Rose, ses livres, son amoureux, sa vie cadrée, ses débordements vite corrigés. Dans la seconde, on s’accroche aux Dr. Martens de Solange, mère à 15 ans, qui quitte tout pour vivre son rêve d’actrice. Les hommes, le couple, la réussite… Entre les années Mitterrand et les années sida, chacune s’est affranchie comme elle pouvait, dans une société patriarcale pré-#MeToo, dont les injonctions restent d’actualité. La liberté serait-elle dans la fuite ? » 5
« Ainsi se retrouve-t-on à Clèves, la bourgade de son enfance réinventée au Pays basque. Ainsi redécouvre-t-on deux amies adolescentes, Rose, la jeune bourgeoise sérieuse, et Solange, la dévergondée aux parents divorcés et paumés. On les avait rencontrées à d’autres moments de leurs existences dans Clèves (2011), Il faut beaucoup aimer les hommes (2013), La Mer à l’envers (2029). Elles ressurgissent dans la France bordelaise et parisienne des années 1980, via le Londres de Margaret Thatcher. La sexualité s’est libérée mais est apparu le sida. » 6
Fabriquer une femme de Marie Darrieussecq, Éditions P.O.L.
1 Sylvie Tanette, Les Inrockuptibles, janvier 2024
2 Salomé Kiner, Le Temps, 20 janvier 2024
3 Elisabeth Philippe, L’Obs, 11 janvier 2024
4 Raphaëlle Leyris, Le Monde, 12 janvier 2024
5 Anne Berthod, La Vie, 8 février 2024
6 Fabienne Pascaud, Télérama, 13 janvier 2024