Y a pas à dire...

... ou mieux dit par d'autres

Sorj Chalandon

Le 27 août 1934, 56 jeunes s’évadent du centre pénitentiaire pour mineurs à Belle-Île-en Mer, tous seront rattrapés, sauf un, Jules Bonneau, vingt ans, dit « la Teigne ». Aucune archive sur ce qu’il devient, il disparait sans laisser de traces. Sorj Chalandon profite de ce vide pour lui imaginer une vie en cavale. Une vie qu’il calque sur sa propre expérience d’enfant maltraité, les sévices du centre de détention sur l’île remplaçant ceux de son père. Une même rage les consume. Mais en fuite comme lui, il rencontre des adultes qui lui font changer sa façon de défier le monde. Le jeune Jules croise donc Ronan et sa femme Sophie, lui marin, elle infirmière et faiseuse d’anges en secret, qui lui donnent ce que la vie ne lui a pas permis, l’écoute et l’affection. Ils l’acceptent d’abord avec sa fureur qui boue en lui depuis sa plus tendre enfance, ils lui apprennent à envisager d’autres relations avec les gens que de se déchaîner contre les gardiens et leur cruauté. Sa colère s’apaise peu à peu chez le couple alors que l’Europe commence à s’enflammer. 

« Jules Bonneau, le héros du roman, ne possède que deux choses : la colère et un ruban de soie, souvenir de sa mère qui l’a abandonné. L’une et l’autre ne le quittent jamais et lui permettent de survivre dans la colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer. Il y est, comme tous les autres garçons, enfermé pour presque rien. Certains y arrivent dès 12 ans, juste parce qu’ils sont orphelins. Dans ce centre, ils sont frappés, humiliés par des gardiens sadiques. Bonneau puise dans sa fureur pour répliquer, ne pas se soumettre, se faire respecter. On l’appelle « la teigne ». » 1

« Son vrai nom, c’est Jules Bonneau, mais tout le monde l’appelle « La Teigne ». C’est ainsi que l’on désigne ce garçon, âgé de 20 ans en 1934, à Belle-Île-en-Mer. Cela fait environ sept ans qu’il est enfermé à la « colonie pénitentiaire maritime et agricole de Haute-Boulogne », centre de détention pour délinquants mineurs où les brimades sont quotidiennes. Serait-ce parce qu’il a volé trois œufs, encore bambin, qu’il s’est retrouvé un peu plus tard à participer à des faits bien plus graves ? Abandonné successivement par sa mère, son père et ses grands-parents, ce sauvageon s’est ainsi catapulté dans cette « institution charitable », dont l’océan est « le gardien le plus cruel », et qui a pour mission d’« anéantir les jeunes canailles ». » 2

« En 1927, Jules Bonneau a 13 ans lorsqu’il est envoyé dans cet établissement où atterrissaient les enfants « mal nés », dont l’État ne savait que faire, abandonné par sa mère, puis par son père et ses grands-parents. D’aucuns qualifiaient déjà l’endroit de bagne puisque les « colons » y étaient forcés de travailler, mal nourris, enfermés dans des cages à poules et sauvagement battus par des surveillants impitoyables qui avaient fait la Grande Guerre. » 3  

« Belle-Île-en-Mer, la colonie pénitentiaire, l’océan, tout cela a existé, mais ce n’est au fond qu’un décor. Sorj Chalandon tenait avant tout à raconter l’histoire d’un enfant qui petit à petit va changer, se transformer, ouvrir son cœur et sa tête, desserrer les poings « pour devenir un homme bien, un homme droit ». » 4

« « Je découvre cette évasion spectaculaire en 1934. Je vois que ces gamins n’étaient pas des assassins mais des petits voleurs, des vagabonds dont les parents ne veulent plus », raconte-t-il. L’origine de la révolte ? « Un gamin qui se fait taper dessus par un gardien parce qu’il a mangé son fromage avant sa soupe », relate l’auteur de 71 ans. Il se renseigne sur la chasse aux évadés. Toute la population s’y met. Pour chaque repris, 20 francs en échange. L’équivalent de quatre pains. Dans ses mains, il soupèse une pièce de 20 francs, datant de 1934, achetée chez un numismate. » 5

« Censé rééduquer ces « vauriens » par le travail des champs ou de la mer, ce lieu carcéral, avec son inévitable quartier disciplinaire, fut considéré par les émules d’Albert Londres comme un bagne pour enfants, antichambre parfaite de Cayenne.
Ses surveillants sont rebaptisés moniteurs ; nom habilement choisi qui donne un air de jolies colonies de vacances. Hélas, pas plus que l’habit, les mots ne font le moine. Et les gardiens, que les colons appellent « gaffes », sont dans l’ensemble d’affreuses brutes avinées et corrompues. »
6

L’Enragé de Sorj Chalandon, Éditions Grasset

1 Aurélie Marcireau, La Tribune, 5 novembre 2023

2 Baptiste Liger, Lire-Magazine Littéraire, 1er décembre 2023

3 Leila Malouf, La Presse, 17 septembre 2023

4 Christian Desmeules, Le Devoir, 2 septembre 2023

5 Pauline Conradsson, Le Parisien, 15 octobre 2023

6 Bertrand Levoyer, La Revue Des Deux Mondes, 5 septembre 2023

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