Y a pas à dire...

... ou mieux dit par d'autres

Michel Pastoureau

Monstre, ogre, le mal incarné, la baleine reste jusqu’à la fin du 19ème siècle l’animal détesté dans l’histoire culturelle avant de devenir peu à peu la gentille création face aux méchants humains. Longtemps utilisée pour sa chair, sa peau, ses fanons, et surtout son huile avant le pétrole, on commence à réaliser au début des années 40s qu’on l’a trop traquée. S’imposent alors plusieurs formes de restrictions pour en limiter la chasse qui vont en augmentant depuis la fin de la guerre. Le cétacé, par sa taille, symbolise à travers les images anciennes les peurs de l’enfermement, tout autant qu’une allégorie sur la métamorphose du comportement. Dans la bible, Jonas qui a désobéi aux injonctions de Dieu est englouti dans une baleine, il en ressort trois jours plus tard transformé en repenti. L’animal, malgré les peurs qu’il inspire et les vilénies qu’on lui attribue, est également celui qui convertit le mal en bien. Nous en disant plus sur nous-mêmes au long de ses représentations, la baleine se fait ainsi l’exemple moral à suivre. Aujourd’hui, les dessins qui la montrent, bien souvent éloignés de sa véritable apparence, renseigne de l’importance manifeste qu’elle proclame dans notre imaginaire. 

« Cet animal a été diabolisé par le christianisme médiéval. C’était le léviathan, le monstre. C’est Moby Dick, ensuite, le mastodonte blanc qui engendre la terreur mais qu’on poursuit par appât du gain – la baleine est devenue une source de revenus – ou par quête ou vengeance personnelle, comme pour Achab dans le livre de Melville. Aujourd’hui, des efforts incroyables sont faits pour empêcher qu’on tue encore ces cétacés et pour qu’ils ne souffrent plus de la pollution. Parce que c’est bien ça aussi qui menace leur survie. « C’est pourquoi la malheureuse baleine, partout en état de raréfaction, voire de disparition », écrit Pastoureau, « est devenue tout à la fois un emblème et un symbole : l’emblème des combats environnementaux et le symbole de la survie du monde animal. » Par une étonnante courbe de l’histoire culturelle, la baleine est devenue un animal sympathique. » 1

« Observé dans l’épaisseur du temps, plus imposant des animaux de la Création offre le caractère passionnant de ceux dont le rang évolue. Chassée dès le néolithique, elle appartient à la famille des monstres qui nourrissent les mythologies. Elle est le Léviathan de la Bible, la créature qui gobe Jonas et cette envoyée du diable qui inspire nombre de légendes médiévales. » 2

« En parallèle, la symbolique de l’animal se modifia. Longtemps ce fut un monstre redoutable, au service des forces du mal. La Bible et la mythologie en faisaient un instrument de dévoration et les bestiaires médiévaux, un attribut du Diable. Mais plus on avançait dans le temps, plus cette image s’atténua et s’inversa : le monstre marin fit peu à peu place à une créature plus attachante, sinon pitoyable, injustement victime de la cupidité et de la violence des hommes. Aujourd’hui, la baleine est devenue l’image emblématique de la planète en péril. » 3

« Cétacés Animal le plus grand, le plus gros et le plus lourd de la Création, la baleine est longtemps restée à l’écart des prédations humaines. Il a fallu attendre le XVIe siècle pour que la rencontre fatale s’organise, à la faveur de parties de chasse aussi lucratives que dangereuses. Avant qu’elle ne devienne une proie (presque) banale, la baleine – terme générique qui regroupe une bonne vingtaine de cétacés à fanons – était dépeinte sous les atours d’un monstre des mers. Des mésaventures de Jonas à Moby Dick, l’animal terrifie marins et terriens. » 4

« Tumultueuse, c’est probablement le mot qui définit le mieux la relation entre l’être humain et la baleine au fil des siècles. De nos jours, ces géants des mers à la masse plus imposante que les plus grands dinosaures continuent de piquer la curiosité des chercheurs, tout en émerveillant le grand public. En danger d’extinction – à des degrés différents en fonction des 14 espèces -, son sort suscite l’indignation, comme lorsque l’Islande a récemment réautorisé sa chasse après l’avoir brièvement suspendue au nom du bien-être animal. » 5

La Baleine de Michel Pastoureau, Éditions du Seuil

1 Jean-Claude Vantroyen, Le Soir, 2 décembre 2023

2 Frédérique Bréhaut, Le Maine Libre, 8 décembre 2023

3 Guy Duplat, La Libre Belgique, 29 novembre 2023

4 Jean-Denis Renard, Sud Ouest, 10 décembre 2023

5 Julie Renson Miquel, Libération, 17 décembre 2023

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