Y a pas à dire...

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Ian McEwan

 Les leçons que Roland Baines recevait de sa prof de musique n’étaient pas seulement de piano, mais également celles de perversité et d’abus sexuel. Le souvenir de cette douloureuse période de son adolescence ressurgit comme le nuage contaminé de Tchernobyl traverse le ciel d’Europe. Son épouse allemande vient aussi de le quitter pour revendiquer une carrière littéraire dans son pays d’origine, laissant Roland Baines père célibataire d’un bébé d’à peine quelques mois. La vie de ce poète raté se redéroule sur fond d’événements qui ont marqué l’histoire récente, de la fin de la deuxième guerre mondiale jusqu’à la Covid, brouillant souvent leur contexte avec son propre passé, présent, et parfois futur. Son existence d’homme résigné emprunte un parcours de mémoire qui témoigne expressément de cette défaite personnelle acceptée comme fatalité.

« Il s’appelle Roland Baines, sujet de sa gracieuse majesté, il est né en 1948 et on le découvre au printemps 1986 alors qu’il est en proie, dans sa petite maison londonienne de Clapham, à une crise existentielle majeure. Alors que les nuages de Tchernobyl menacent de se répandre sur toute l’Europe occidentale, son épouse d’origine allemande, Alissa, le quitte sans crier gare, le laissant dans la seule et accaparante compagnie de son fils Lawrence, âgé seulement de quelques mois. Sa seule étoile est morte et Roland reste, ténébreux, « veuf », inconsolé. Alissa ne lui adressera pour tout message que quelques cartes postales, puis plus rien. Roland se convainc peu à peu que cette absence lui sera un destin. Celui d’une vie, la sienne, vouée à l’échec. » 1

 « Il y a beaucoup de choses à admirer dans Leçons, de l’empathie ténue de l’auteur pour son héros jusqu’à la manière de brasser les événements collectifs qui scandent l’écoulement du temps, en passant par les accès d’ironie, sinon de cruauté, de l’écrivain à l’égard de ses divers personnages, que viennent contrebalancer des scènes de félicité quotidienne parfois magnifiques. Mais le plus impressionnant est sans doute la manière dont Ian McEwan organise la collision du passé, du présent et du futur, les glissements de l’un à l’autre, observant la manière dont fonctionne la mémoire et dont le protagoniste ne cesse de réévaluer ses souvenirs et d’évoluer. » 2

« De fait, Leçons nous épargne la généalogie de Roland, mais ses premiers émois, entre les mains d’une prof de piano sadique, font l’objet de pages saisissantes, vénéneuses, perturbantes, dont l’interprétation évolue au cours du livre. « Il ne fait aucun doute pour moi que Roland a été victime de cette prof de piano, contrairement à moi, à qui il n’est rien arrivé de la sorte, clarifie McEwan, mais Roland met longtemps à le comprendre. Et même une fois qu’il l’a compris et qu’il lui rend visite, que ressent-il ? Une grande fatigue. » 3

« Quant à Roland, c’est l’archétype de l’homme ordinaire, bon, honnête, mais passif, qui saisit les opportunités quand elles se présentent, mais ne les provoque jamais. Porté sur les ruminations existentielles, il s’interroge sur les embranchements qui ont façonné son existence. Qu’aurait été sa vie s’il avait fait d’autres choix, notamment à l’époque des leçons de piano qui l’ont tellement marqué ? Et c’est ainsi que Leçons se transforme en une grande méditation sur le déterminisme et la fatalité. » 4

« Roland est poète et sa vie, avant même l’enfantement, était déjà axée sur l’écriture. L’émission radioactive l’interrompt alors qu’il tente de transformer son expérience avec la professeure de musique en littérature. Roland veut expliquer, dans un poème, que le souvenir des dommages psychologiques subis à l’école l’a rendu différent, a changé le cours de sa vie. Ce concept est également au cœur de Lessons, puisque McEwan imagine Roland comme un clone de lui-même, mais une version qui prend des décisions et fait des choix que lui n’a cependant pas fait. » 5

« Roland rêvait d’être un virtuose du clavier. Une autre fois. Il voulait écrire des poèmes inoubliables. Ses vers restent dans des cahiers manuscrits ou paraissent dans des revues confidentielles. Aujourd’hui, il enseigne le tennis et joue des airs de jazz dans un bar d’hôtel. Le temps coule dans ces pages fluides. Guerre d’Irak, sida, chute du Mur, Brexit, Covid, l’actualité n’est pas absente. Grâce au talent du romancier, elle n’arrive pas dans la fiction comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Il flotte sur les chapitres une douceur, une délicatesse, une nostalgie qui posent un dilemme : doit-on cavaler jusqu’au mot « Fin » ou savourer le plus longtemps possible les états d’âme de cet indécis ? » 6

« La rencontre sent bon les fantasmes d’écolier : une femme âgée insatiable qui propose un enseignement charnel, puis se rend à la cuisine pour préparer un rôti du dimanche. Or c’est ce malaise qui est le point de vue de McEwan. Roland luttera toujours pour donner une forme morale à sa rencontre avec Miss Cornell, pour cerner « la nature du mal ». Il se méfiera de sa mémoire, de ses intentions, de ses désirs. « Vous passerez le reste de votre vie à chercher ce que vous avez ici », le prévient Miss Cornell. « C’est une prédiction, pas une malédiction. » Ou les deux. » 7

Leçons de Ian McEwan, traduit de l’anglais par France Camus-Pichon, Éditions Gallimard

1 Olivier Mony, Sud Ouest, 22 octobre 2023

2 Raphaëlle Leyris, Le Monde, 27 octobre 2023

3 Florence Colombani, Le Point, 5 octobre 2023

4 Bernard Quiriny, L’Opinion, 18 octobre 2023

5 Josephine Fenton, Irish Examiner, 26 août 2023

6 Éric Neuhoff, Le Figaro, 12 octobre 2023

7 Beejay Silcox, The Guardian, 7 septembre 2022

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