Y a pas à dire...

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Louise Erdrich

Tookie, à sa grande surprise, est libérée de prison bien avant les soixante années de sa sentence, le titre du roman qui est aussi le premier mot qu’elle recherche au début de sa détention dans le dictionnaire que lui a envoyé son ancienne professeure de collège. Condamnée par un juge qui croyait à la vie après la mort avait considéré que le cadavre rempli de cocaïne qu’elle transportait pour rendre service avait droit au même jugement que pour l’homicide d’un vivant. Inassouvie de lectures durant son emprisonnement, Tookie, maintenant dans sa quarantaine, pense immédiatement à un emploi dans une librairie pour continuer son appétit de livres. Louise, la propriétaire d’une petite boutique d’ouvrages autochtones l’engage aussitôt, sans se soucier de son passé compliqué. La Sentence, par-delà les fantômes imaginés ou réels, comme celui d’une ancienne cliente qui vient chaque jour excéder la nouvelle vendeuse, traverse la période trop bien actuelle des mouvements raciaux qui troublent l’Amérique de ces dernières années, tel le meurtre de George Floyd par la police de Minneapolis, justement la ville où se trouve la librairie de Louise.

« Tookie n’a pas toujours été empressée à servir des lecteurs. Impliquée dans un abracadabrant vol de cadavre – elle voulait ramener à son amie le corps de celui qu’elle aimait et qui venait de mourir d’overdose -, elle a pris soixante ans de prison. Budgie avait les aisselles bourrées de cocaïne à son insu à elle, et elle a traversé la frontière d’un État dans une camionnette de livraison de légumes recyclée en corbillard. Ce passé rocambolesque ne fait qu’éclairer la suite : en cellule, elle a lu exagérément. Une ancienne prof de collège de la réserve, Jackie Kettle, lui a envoyé un livre par mois pendant dix ans. Et lui a ouvert les portes de la petite librairie de Minneapolis à sa sortie. Louise l’a recrutée sans beaucoup hésiter, cartes sur table : « C’est une période sombre pour les librairies indépendantes, nous ne survivrons sans doute pas, a-t-elle lâché. Ça vous dit de travailler ici ? » » 1

« Ça se passe ainsi. Tookie, une femme Ojibwe au passé mouvementé, se présente à un entretien d’embauche avec Louise (sans nom de famille), qui porte des lunettes ovales vintage, une barrette en perles et « un apparent air de tolérance ». Au lieu de s’enquérir des qualifications de sa futur employée – ou de son séjour en prison – Louise demande à Tookie ce qu’elle lit. Sa réponse : « Almanach of the Dead », de Leslie Marmon Silko. Louise déclare : « C’est une période sombre pour les librairies et nous n’y arriverons probablement pas. » Elle offre l’emploi à Tookie. » 2

« Les fantômes font bon ménage avec les vivants dans la culture autochtone, même s’ils perturbent parfois le rythme normal des tâches quotidiennes. Une vieille cliente rôde dans les rayons après sa mort, que veut-elle vraiment ? Mais le courant profond qui anime le roman, en temps de covid et de « I can’t breathe », les derniers mots de George Floyd étouffé dans la même ville par des policiers, est un puissant désir de reconnaissance de toutes les cultures qui coexistent dans le melting-pot américain. » 3

« De cette librairie indépendante spécialisée en ouvrages autochtones, elle fait le territoire de son nouveau roman, cocon tissé par les milliers de livres, hanté depuis peu par Flora, la plus fidèle des clientes. Cette présence têtue qui se signale par le frou-frou de ses vêtements et les ouvrages déplacés, perturbe Tookie, l’une des librairies qui en a pourtant vécu des vertes et des pas mûres, dont une condamnation à soixante ans de prison pour transport d’un cadavre lesté de drogue. En liberté conditionnelle, elle s’est assagie dans la librairie de Louise, guide avisée dès qu’il s’agit de dispenser des conseils de lecture au gré d’une palette qui réunit Coetzee et Proust, James Welch et Borges. » 4

« La narratrice, Tookie, une voleuse de corps condamnée, possède une appréciation durement gagnée pour les mots utilisés dans la construction des histoires. Elle ouvre le roman en annonçant : « En prison, j’ai reçu un dictionnaire. » Elle a immédiatement recherché le mot « sentence » car, note-t-elle, « j’avais reçu une peine tellement impossible de soixante années de la bouche d’un juge qui croyait à une vie après la mort ». Heureusement, cette lourde punition ne la conduit pas vers l’au-delà. En fait, après avoir lu chaque livre de la bibliothèque de la prison « avec une attention meurtrière », Tookie est libérée en 2015, des décennies bien plus tôt qu’elle ne le craignait. » 5

« Tookie, quadragénaire de la nation Ojibwe, purge une longue peine de prison (la fameuse « sentence ») pour une abracadabrante histoire de vol de cadavre lorsque, surprise, elle bénéficie d’une libération conditionnelle inattendue. Embauchée dans une librairie spécialisée en ouvrages autochtones, cette lectrice passionnée se réinvente… jusqu’à ce que le fantôme d’une ancienne cliente récemment disparue décide de venir chaque jour hanter la boutique. » 6

La Sentence (The Sentence) de Louise Erdrich, traduit de l’anglais par Sarah Gurcel, Éditions Albin Michel

1 Frédérique Roussel, Libération, 4 novembre 2023

2 Elisabeth Egan, The New York Times, 24 novembre 2021

3 Pierre Maury, Le Soir, 7 novembre 2023

4 Frédérique Bréhaut, Le Maine Libre, 1er décembre 2023

5 Ron Charles, The Washington Post, 9 novembre 2021

6 Florence Noiville, Le Monde, 8 septembre 2023

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