La magie se présente d’abord comme la raison principale de la Cité de la Victoire en cela qu’elle n’offre qu’une réalité à rêver, surtout par les femmes. Pampa Kampana, qui a vu sa mère brûlée selon la vieille tradition indienne d’avant l’emprise britannique, est approchée par une déesse qui lui attribue les pouvoirs prodigieux de créer une ville, Bisnaga, dans laquelle elle conçoit désormais l’égalité entre les femmes et les hommes, où libérées des règles patriarcales, elle instaure une sexualité affranchie de toute soumission imposée, où l’armée que désormais reine elle institue connaît l’invincibilité. Cette ancienne Inde utopique portée par les victoires épiques de guerrières sur éléphants formidables se trouve cependant emportée dans les mêmes instabilités que celles d’avant elle, par les mêmes démesures des insistances religieuses. Se basant sur un long poème sanskrit retrouvé au fond d’une jarre enfouie 450 ans plus tard, Salman Rushdie parle d’un monde rassuré par ses préceptes de tolérance et d’équité entre hommes et femmes, qui finit pourtant par tomber dans les mêmes travers qui l’ont précédé, qui bascule hors des idéaux qu’il s’était promis.
« La plume flamboyante de Rushdie s’attaque à une histoire vraie, qu’il a découverte il y a bien longtemps, lors d’un voyage dans le sud de l’Inde. La capitale de l’empire de Vijayanagara a réellement existé du XIVe au XVIe siècle, puis elle s’est éteinte, et son souvenir s’est perdu et oublié. Dans cette cité, les hommes et les femmes vivaient à égalité, bien plus de que nos jours au même endroit. De ce point de départ réel, Rushdie tire une odyssée imitant l’Iliade, racontant le destin de Pampa Kampana, mi-femme mi-déesse, qui murmure aux habitants leurs rêves et leur passé. » 1
« « Cité de la Victoire » commence par un manuscrit trouvé dans un pot d’argile enfoui depuis longtemps, un « immense poème narratif » en sanskrit de Pampa Kampana elle-même : l’histoire secrète d’un empire, aussi condensée que par un scribe anonyme d’aujourd’hui, « qui n’est ni un érudit ni un poète mais simplement un fileur d’histoires. » (Simplement.) Le monde que Pampa fait exister est un monde de paix, où les hommes et les femmes sont égaux et toutes les formes de croyance sont bienvenues, sauf que l’histoire que raconte Rushdie est celle d’un État qui échoue toujours à être à la hauteur de ses idéaux. Hukka et Bukka disent qu’ils veulent la paix mais font la guerre aux autres pour la préserver, ne parvenant jamais à vaincre l’intolérance de leur propre pays : une insistance fondamentaliste sur la doctrine unique qui sape le pluralisme des principes fondateurs de la ville. » (traduit de l’anglais) 2
« Pampa Kampana est une orpheline à laquelle une déesse a accordé des pouvoirs magiques. Et qu’elle a chargée de deux missions : faire des femmes les égales des hommes dans une société patriarcale, et « retirer l’art érotique de l’environnement relligieux (…) pour en faire une célébration de la vie quotidienne ». Pour cela, elle devra créer une ville, Bisnaga, la « cité de la victoire », et surmonter, on s’en doute, les mille et une embûches qui lui seront tendues par une humanité « cupide, lâche et cruelle ». Inégalités entre hommes et femmes, statut de ces dernières dans la société, hubris du pouvoir, instrumentalisation des religions… : conteur hors pair, Rushdie s’inspire une fois de plus des sources intarissables de l’Inde ancienne, celles qui nourrissent toute son œuvre, pour nous raconter une histoire censée commencer en Inde au XIVe siècle, mais qui vient éclairer les maux du présent. » 3
« En ironique introduction, Rushdie présente ces pages non pas comme sa propre création mais simplement comme son résumé « entièrement dérivé » d’un ancien poème épique. Le texte sanskrit, affirme-t-il, a été récemment découvert dans un pot en argile au milieu des ruines de Vijayanagar. Ce chef-d’œuvre immortel, le « Jayaparajaya », est l’œuvre d’une prophétesse nommée Pampa Kampana, décédée en 1565 à l’âge de 247 ans. Si certains de ces détails semblent suspects ; d’autres sont néanmoins vaguement tirés de l’histoire. Vijayanagar – « Ville de la Victoire » en sanskrit – était autrefois la capitale d’un vaste empire hindou du sud de l’Inde. Les archives suggèrent une métropole prospère et culturellement tolérante, dotée de grandes richesses et d’infrastructures élaborées. Mais la ville a finalement succombé aux armées musulmanes qui l’ont si complètement dévastée que, pour emprunter à Shelley, Autour de la pourriture De cette épave colossale, sans limites et nue Les sables solitaires et plats s’étendent au loin. » (traduit de l’anglais) 4
« Rushdie aurait-il écrit son premier Marvel ? Le pas était d’autant plus à franchir que, en littérature, faire entrer un dieu en scène n’implique pas d’attribuer un cachet mirobolant à une actrice en vogue, ces déesses d’aujourd’hui. Justement, une déesse s’empare du corps de la jeune Pampa. La voilà qui s’exprime dans sa petite gorge de sa « voix énorme semblable au grondement d’une grande chute d’eau résonnant dans une vallée aux échos mélodieux ». Toujours ce foutu décor de carton-pâte ! Mais la protégée de Salman a une mission : fonder le royaume de Bisnaga. » 5
« Orpheline, Pampa Kampana va être recueillie par un prêtre, mais surtout remarquée par une déesse qui lui fait don de pouvoirs magiques et se met à parler à travers sa voix, l’investissant de la mission de créer une ville, Bisnaga (la ’’ville de la victoire’’, donc). Un empire où le patriarcat serait éradiqué, où les femmes deviendraient les égales des hommes, et où les arts régneraient. Pampa rencontre deux frères, leur remet un sac de graines magiques pour qu’ils fassent pousser la ville dont ils deviendront, à tour de rôle, le roi, chacun tombant amoureux d’elle. » 6
La Cité de la Victoire (Victory City) de Salman Rushdie, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Éditions Acte Sud
1 Carine Azzopardi, France Télévision, 8 septembre 2023
2 Michael Gorra, The New York Times, 1er février 2023
3 Florence Noiville, Le Monde, 15 septembre 2023
4 Ron Charles, The Washington Post, 1er février 2023
5 Didier Jacob, L’Obs, 21 septembre 2023
6 Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles, septembre 2023