Y a pas à dire...

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Amélie Nothomb

Amélie Nothomb aime les oiseaux, et plus spécialement celui appelé engoulevent oreillard, ou oiseau dragon. Mieux que l’aimer, elle en est un elle-même. Son étrangeté, voire sa déplaisante apparence, est ce qu’elle ressent à l’intérieur, c’est ce qu’elle confie à la sortie de son trente-deuxième roman. Et de confidences, Psychopompe en a de sacrément sérieuses. Violée à l’âge de 12 ans par quatre hommes au Bangladesh où son père diplomate est en poste, puis l’anorexie qui absorbe son adolescence pour oublier le premier traumatisme et qui prendra deux années pour s’en sortir ensuite, enfin sa faculté à rattraper les âmes des morts tel Hermès et ses petites ailes aux pieds, d’où le titre du livre. Son amour des oiseaux l’envole dès lors vers l’aventure de l’écriture, ils ont comme les écrivains le pouvoir de traverser les brèches perméables entre la vie et la mort, dit-elle. Elle lâche les mots sur leurs ailes afin de mieux suivre leur vérité. 

« De l’oiseau, la famille Nothomb hérite de la capacité migratoire. Dès les premières pages sont égrenés les postes diplomatiques successifs occupés par le père: le Japon d’abord, si présent au fil de ses romans, et aussi la Chine, New York, la Birmanie, le Laos… Mais c’est au Bangladesh, charmée par l’engoulevent oreillard, qu’Amélie prend son envol. L’oiseau aux airs de dragon et au camouflage subtil est plus mystérieux que Sirocco, le bengali chanteur en cage. Et l’auteure de distiller ces serments dont l’adolescente a le secret« Cultive l’oiseau en toi. On verra où cela te mènera »; « Qu’est-ce que voler sinon s’adonner à l’ivresse du vide ? »; « N’éprouve pas de désir inférieur à celui de l’oiseau ». » 1

« La grue et le rossignol au Japon, le corbeau en Chine, la faune aviaire variée de Central Park à New York, son bengali en cage et le fascinant engoulevent oreillard au Bangladesh… Comme eux, Amélie Nothomb voulait être légère, pour s’envoler. Anorexique pendant plusieurs mois, c’est finalement dans l’écriture qu’elle trouvera sa liberté, qu’elle déploiera ses ailes dans un espace infini avec mille et une trajectoires possibles. « Désormais, écrire, ce serait voler, dit-elle à la page 102. Je ne suggère pas que me lire soit un exercice d’altitude, je sais que quand j’atteins mon écriture, je vole. Mon rêve prit sens. Oui, j’avais découvert la gymnastique qui permettait de s’envoler : il s’agit de se positionner d’une manière particulière à l’intérieur de soi.de saisir le bon angle et la juste distance et de se précipiter. Se précipiter au sens propre : se lancer, tête la première dans le précipice. Voir le sol se rapprocher et battre des ailes, non pas par fantaisie mais afin de ne pas s’écraser. » Par l’écriture, la romancière sort de sa coquille. D’oisillon, elle devient oiseau. Son chant, ce sont ses mots. Quelle entonne très tôt dans la journée, c’est qu’on n’a jamais vu un oiseau ne pas s’éveiller à l’aube pour s’octroyer une grasse matinée. » 2 

« Oui, Amélie eut un coup de foudre pour les animaux à plume. Au fil des missions diplomatiques exercées par son père, au Bangladesh notamment, elle put élargir ses connaissances à certaines espèces rares, comme cet engoulevent oreillard qu’elle prit d’abord, dans le ciel de Sylhet, pour une chauve-souris. Dans la première partie de ce texte autobiographique, les angoisses de l’adolescence succèdent aux premiers étonnements de l’enfance. Comment devenir oiseau ? En devenant squelette. C’est le temps de l’anorexie, dont elle décrit moins les effets sur son corps de jeune fille que son incongruité, dans un pays où mourir de faim était moins un choix existentiel qu’une fatalité économique. A Cox’s Bazar, Amélie nage dans le golfe du Bengale malgré la présence des requins. Et elle évoque un trauma ignoré jusqu’alors : son agression, alors qu’elle s’y baignait. L’oisillon fragile en souffrira toujours, mais l’écriture lui permettra de retrouver le goût de voler. Dans la seconde partie de ce récit, Amélie Nothomb évoque son être « psychopompe », ainsi que l’on qualifie Hermès dans la mythologie. Conduire l’âme des morts : l’auteure de « Soif » raconte comment son père a entretenu avec elle une conversation passionnée après son décès. » 3

« Un dieu psychopompe, à l’image d’Hermès aux pieds ailés, est chargé de conduire les âmes des morts dans leur voyage. Il s’apparente à un oiseau. Nothomb fait de l’écrivain un « psychopompe ». Elle revient sur ses derniers livres parus, notamment Premier sang (Prix Renaudot 2021), racontant la vie de son père, texte rédigé sous la « présence » du disparu, sur le bureau même du mort. Dans chacun de ses livres, Amélie Nothomb explore une idée, la développe, procédant par augmentation, cultivant ses obsessions jusqu’au tragicomique. Celui-ci regarde en arrière, comme s’il s’agissait de revenir aux sources, d’expliquer ce qui a déclenché l’écriture et ce qu’elle représente, de boucler une boucle… Pour autant, il ne faudrait pas le prendre pour un adieu: « La grande mission d’un oiseau consiste à approfondir son pouvoir psychopompe. J’en suis encore au stade du bricolage. Je n’ai pas dit mon dernier mot. » » 4 

« Ce livre est une autobiographie. Amélie Nothomb se livre. L’amour du Japon, l’ennui de la Chine, dépeuplée d’oiseaux, la résurrection de New York où les oiseaux pullulent, le drame du Bangladesh, viol vite raconté vite refermé, mais traumatisme prolongé, et puis pays plein d’alouettes à tête rousse, de bergeronnettes du Bengale et d’hirondelles fluviatiles. C’est que l’Amélie de 12 ans sait que l’oiseau sera son mystère à elle : « L’oiseau devint permanent en moi. Tout se passa comme si j’avais brusquement acquis la vision latérale. Je le vécus à la manière d’une révolution : voir le monde sur les côtés, c’était si neuf qu’il n’y avait rien à en dire. » L’obsession aviaire était déjà une obsession d’écrivain : voir le monde autrement. » 5

« Son père est un diplomate belge. Après le Japon, la famille se retrouve à Pékin puis New York, le Bangladesh… Pas facile de se faire des amis, heureusement elle forme un duo parfait avec sa sœur, elle apprend le grec, le latin. « Contre le vide je n’avais que les oiseaux. » Les oiseaux sont de tous les pays. Alors elle les observe, imagine l’ivresse vertigineuse de savoir voler comme l’alouette à tête rousse, la bergeronnette de Bengale, et le fabuleux engoulevent oreillard qui ressemble à un dragon. Amélie le sait, elle est un oiseau, mais il faut savoir voler. Elle s’est mise à écrire, n’accepte pas les ratures, c’est comme si elle tombait du nid. Un jour, ça marche. Pour elle, écrire c’est voler, elle en fait une magnifique démonstration. À la mort de son père, elle se donne le droit d’écrire sur lui. Elle sait qu’il est sur son épaule, et c’est Premier sang, puis viendra Jésus. Il manquait un texte pour clore cette Sainte Trinité. Voilà Psychopompe, un dieu, un héros qui accompagne les morts comme Hermès, Charon… » 6

Psychopompe d’Amélie Nothomb, Éditions Albin Michel

1 Christophe Henning, La Croix, 14 septembre 2023

2 Anne-Françoise Bertrand, L’avenir, 23 août 2023

3 Didier Jacob, L’Obs, 31 août 2023

4 Julien Burri, Le Temps, 26 août 2023

5 Jean-Claude Vantroyen, Le Soir, 26 août 2023

6 Bernard Babkine, Madame Figaro, 8 septembre 2023

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