En 1943, les Nazis s’emparent du piano Érard de la famille Enoch, les grands éditeurs de musique de l’époque. Il va rejoindre les milliers d’autres de la grande razzia des instruments mise en place par le musicologue SS Herbert Gerigk, dont le grand projet d’aryanisation de la musique comprend l’assainissant de toute influence juive. À commencer par retirer aux familles dites israélites les moyens de la créer. Les Pianolager, ces lieux autour de Paris de récupération des pianos, deviennent des centres de leur redistribution à travers le Reich. L’instrument qui est dérobé aux Énoch est plus qu’une magnifique pièce en palissandre frisé de 1892 qui a pris toute son importance chez eux, mais le témoin d’un parcours de mémoire familiale au long de plusieurs générations. Parcours suffisamment marquant pour avoir attiré l’attention d’un historien de l’université de San Francisco qui a posté une petite annonce pour en retrouver la trace. Wilhem, le fils de Carl qui a fui l’Allemagne pour Paris durant la révolution de 1848, acquiert le sublime instrument qui se transmet aux générations suivantes durant l’immense renommée d’Enoch Père & Fils, dont l’excellence éditoriale qui avait su réunir sous son label les noms de Chabrier, Ravel, Stravinski, Prévert, Kosma. Jacques son arrière-petit-fils, l’unique survivant des camps de la famille Enoch, permet dans un journal intime laissé à sa fille de réentendre les notes sorties de ce précieux Érard numéro 2 qui avaient accompagné les plus mémorables heures de la belle époque parisienne avant leur étouffement par la folie brune.
« C’est le plus beau, le plus désirable des instruments. Un piano à queue numéro2 (les initiés apprécieront) fabriqué à Paris en 1892 par la célèbre manufacture Érard, en bois de palissandre et autres essences précieuses, 2,48mètres de long, sept octaves, 85touches d’ébène et d’ivoire. Cette merveille a été commandée par un certain Wilhelm Enoch, fils du fondateur des établissements d’édition musicale du même nom, famille d’origine juive allemande, qui dans la France de la Belle Époque commence à se constituer un déjà très remarquable catalogue de partitions, notamment de César Franck, d’Emmanuel Chabrier et plus tard de Maurice Ravel, dont la gloire, dans les premières années du siècle dernier, ruissellera naturellement sur la Maison Enoch. » 1
« En octobre 1943, après avoir arrêté, sur dénonciation, le fils de Wilhelm, Daniel Enoch, et sa femme Anna, chez eux, dans le 17e arrondissement de Paris, pour les déporter et les exterminer, les nazis saisirent le piano, avec tous les autres objets de l’appartement. Malgré l’obstination de Jacques, le fils survivant de Daniel et Anna – son frère Robert avait été fusillé par la Gestapo –, l’Erard ne fut jamais retrouvé. Sonia Devillers a découvert son existence par l’annonce d’une universitaire américaine, à la recherche d’informations sur cet instrument exceptionnel, figurant dans le Répertoire des biens spoliés en France durant la guerre 1939-1945, document « monumental », en huit tomes. » 2
« C’est un magnifique piano Érard, le modèle no 2, en bois de palissandre frisé, acheté en 1890 par son père, Wilhelm, et portant le numéro 68037, que Daniel Enoch, qui dirigeait les éditions musicales parisiennes Enoch Père et Fils, s’est fait voler en octobre 1943 par les nazis venus vider son appartement de la rue de Courcelles, dans le XVIIe arrondissement. Quelques jours plus tôt, l’homme et son épouse, Anna, avaient été arrêtés pour être déportés à Auschwitz Birkenau. Ils n’en reviendront jamais. » 3
« Quatre générations de la famille Enoch ont grandi autour du piano 68037. Il était le personnage principal tout trouvé. Or, la rencontre de l’auteure avec la dernière de la lignée, Danièle, qui lui confie le journal de son père, va changer sensiblement la perspective. Jacques Enoch, seul survivant de la famille, a quelque part été sauvé par son pessimisme. » 4
« » En cherchant le piano de ma grand-mère, j’ai découvert que des milliers de pianos – pris dans les griffes de l’Histoire – sont encore portés disparus. » Parmi eux, un » fabuleux piano », manufacturé par la grande maison Érard en 1890, immatriculé 68037, dont Sonia Devillers découvre l’existence par le biais d’une petite annonce postée par un universitaire de San Francisco qui menait les mêmes recherches qu’elle. Ce piano à queue, sublime, fut acheté par Wilhelm Enoch, fils du fondateur d’une maison de musique qui aura pignon sur rue dans le Paris d’avant-guerre. Pour conjurer le silence qui entoure le piano perdu de sa grand-mère, Sonia Devillers s’est lancée aux trousses du piano des Enoch, et écrit la saga de cette grande famille, que la Shoah décimera dans sa quasi-totalité, ne laissant qu’un seul héritier survivant. » 5
« Entré chez les Enoch à la fin du xix e siècle, le somptueux piano à queue Erard en palissandre frisé trône dans leur appartement parisien. Gravé dans son bois précieux, un numéro de série – 68037. L’instrument accompagne l’ascension de cette lignée d’éditeurs de musique, proches de Ravel puis de Prévert. Leurs destins sont liés. Pour le meilleur et pour le pire. Pendant l’Occupation, les nazis traquent les juifs, pillent leurs biens. Les Enoch se dispersent. Certains se cachent à Paris, d’autres partent en zone libre. Le piano, lui, disparaît. » 6
Le Fabuleux Piano de Sonia Devillers, Éditions Robert Laffont
1 Olivier Mony, Sud Ouest, 30 août 2026
2 Raphaëlle Leyris, Le Monde, 30 octobre 2026
3 Christian Desmeules, Le Devoir, 31 octobre 2026
4 Aline Ramirez, Libération, 26 septembre 2026
5 Élise Lépine, Le Point, 17 septembre 2026
6 Elisabeth Philippe, Le Nouvel Obs, 24 septembre 2026