Y a pas à dire...

... ou mieux dit par d'autres

Élise Lépine

Au « rocher des condamnés », sur une plage isolée de Casablanca, il y a ces courants à la marée montante qui ne ramènent pas vers le littoral, mais emportent au large. Une fois dessus, Reine sait donc ce qui l’attend, elle ne les craint pas, elle les espère. Sa petite fille Rose de cinq ans jouant seule au loin sur le sable, elle choisit de s’abandonner à la mer puisque Jean, l’amour de sa vie et père caché de la petite, est mort. Dans l’approche des flots, elle se laisse submerger par les souvenirs. De sa mère ébouillantée alors qu’elle n’avait que 7 ans jusqu’à l’annonce de la disparition de Jean, sa mémoire n’est que drames et faux espoirs. Promise aux courants, ce sont aussi vingt années de tragédies françaises et marocaines qu’elle fait remonter sur ce rocher peu à peu entouré par les vagues. Ballottée par les événements, elle associe dans ses derniers moments catastrophes personnelles et turbulences de l’Histoire. Les images qui s’invitent devant ses yeux sont celles de l’enfant d’une famille dans le besoin à Lisieux, celles plus tard de la famille aimante juive qui l’avait adoptée et dont elle est retirée d’un coup, de sa sœur tuée dans un bombardement, de son frère aux demandes malsaines, de Casablanca où elle est accueillie par un oncle dévoué mais maltraitée par une tante jalouse, de l’homme exécré qu’elle est contrainte à épouser. Les courants pressants autour d’elle, Reine revient ainsi sur les difficultés de beaucoup de familles d’avant-guerre, le cauchemar de la Shoah, les déconvenues de la décolonisation, l’assujettissement des femmes aux dictats de la société des années 50. Avant que tout soit englouti.
 

« Si l’eau monte trop avant que l’on ait regagné la plage, impossible de nager pour revenir sur le sable, les courants d’arrachements au lieu de vous porter vers la terre vous attireront inexorablement vers le large, vous condamnant à une mort certaine. Reine le sait. Reine l’espère. En fait, elle désire autant qu’elle redoute la confrontation avec ces courants d’arrachements. Elle vient d’apprendre la mort de son amant, l’amour de sa vie, celui qui aurait pu la sauver de sa tante cruelle, de son frère malsain et de la vie captive qui l’attend aux côtés de son époux François au milieu des fastes déclinant de la bourgeoisie aux dernières heures du protectorat français. » 1

  « Casablanca, 1955. Dans un pays en proie à la fièvre de la décolonisation, les tourments de Reine sont d’abord intérieurs. Le cœur à marée basse. Le corps aussi, puisque la voilà allongée sur le trop bien nommé « rocher des condamnés », partagée entre la libération d’une mort volontaire lorsque les flots la recouvreront ou le courage d’une poursuite des affaires courantes, sans plus guère d’espoir ou de ferveur. C’est-à-dire sans Jean, surtout. Cet homme qui quelques années auparavant, en ce même lieu, la rejoignait pour connaître avec elle, loin des regards, la joie des amants. Cet homme dont elle vient d’apprendre la mort. » 2

« Mais rien, ni la pauvreté absolue, la tragédie de la Shoah qui frappe une famille qui la protège, la cruauté des bombardements qui lui arrachent une petite sœur adorée, ni même la méchanceté jalouse de la tante Estelle devenue sa mère adoptive n’entament la force de vie féroce qui caractérise Reine. Sa nouvelle vie au Maroc coïncide avec la splendeur de ses 20 ans, et la découverte de l’attirance amoureuse. Fiancée à François, parti combattre en Indochine, elle s’éprend aussi de Jean, fils de pasteur et résistant, avec ses « hanches de grand félin » et son « regard de velours ». Le triangle pourrait devenir fatal, mais une fois encore Reine, habitée par un « feu violent », vaincra. »  3

« Tout commence à Casablanca en 1955 : Reine, l’héroïne, s’installe sur un rocher qui sera bientôt encerclé par l’océan. À portée de regard, sur la plage, sa toute jeune fille n’a pas conscience de ce qui se trame. Tandis qu’elle laisse le danger monter, Reine se souvient. Du tragique destin de sa mère, de cette famille d’accueil juive avec laquelle il fallut prendre la fuite, de la maladie de sa jeune sœur, de ce grand frère incestueux. Et puis aussi de Jean, assurément l’homme de sa vie à défaut d’être son mari. » 4

« Cette mère s’appelle Reine, et on la découvre postée sur un rocher de la côte marocaine, entourée par la marée montante, attendant d’être emportée par ces courants d’arrachement qui ont donné son nom à cette « crique des Condamnés », regardant tantôt sa fille de 5 ans laissée sur la plage, tantôt son passé. Qui avait le visage d’un amant, Jean, dont on saura tout plus tard… Passent l’enfance de Reine dans la Normandie pauvre des années 1930, aussitôt conclue par une atroce tragédie domestique, puis son adoption par un riche couple juif sans enfants et puis la guerre, et, après bien d’autres pertes et péripéties, le Maroc et un nouveau foyer de circonstance, lui aussi stérile, dominé par une femme qui ne voudra jamais son bien et finira par s’enticher du frère de Reine, éternel Judas libidineux… » 5

« 1938 : dans cette grande famille pauvre de Normandie meurt la mère, brûlée par l’eau bouillonnante de sa lessiveuse. Reine est orpheline à 8 ans, et il faut vivre de peu dans cette fratrie. Par bonheur, la générosité de Monsieur et Madame Rouge fera une place à Reine et sa petite sœur Zélie… Une période bénie, riche d’éveils et d’apprentissages, d’amour et d’attentions… Jusqu’à l’effondrement, la déportation de ces parents d’adoption. Reine ne peut revenir en arrière : « Quelque chose en elle, un instinct de survie, l’avait éloignée de ses frères et sœurs. » Elle fuit sa famille pour rejoindre l’oncle installé au Maroc, qui a fait fortune. » 6

« Reine apprend ce matin-là que Jean, son amant, est mort. Les circonstances de cette mort et les mensonges qui l’ont recouverte pendant des années ne seront révélés qu’à la fin de cette prodigieuse histoire. Elle s’est réfugiée avec sa fille dans la crique où elle est venue tant de fois vivre son amour clandestin. Allongée sur le « rocher des condamnés », elle attend que la mer monte et que les courants d’arrachement l’entraînent au large. Les souvenirs resurgissent : son enfance pauvre à Lisieux, la mort de sa mère, son adoption par un couple de juifs dénoncés par des collabos, sa sœur Zélie morte sous les bombes, son frère incestueux ; puis le déménagement inespéré à Casablanca chez Roger, l’oncle de sa mère, et la tante Estelle. » 7

« Une mère, sa fille, et entre elles, la mer et ses courants mortels. En ce jour de juin 1950, à Casablanca, Reine, 24 ans, a laissé sa petite Rose seule sur la plage et s’est réfugiée sur un rocher au large. Tandis que la marée monte et rend son retour sur la rive de plus en plus hypothétique, car à chaque seconde plus périlleux, la jeune femme pleure les moments de bonheur intense qu’elle a vécus à cet endroit même avec son amant Jean, l’homme de sa vie, avant son mariage à un autre. Depuis qu’elle a appris la mort du premier, la veille au soir, elle est partagée entre le désir de le rejoindre en se noyant, et l’amour inconditionnel pour son enfant, laquelle est la fille de Jean. » 8

Les courants d’arrachement d’Élise Lépine, Éditions Grasset

1 Laëtitia Déprez, Courrier Picard, 4 janvier 2026

2 Olivier Mony, Livres Hebdo, 4 décembre 2025

3 Florence Colombani, Le Point, 8 Janvier 2026

4 Thomas Messias, Slate, 2 janvier 2026

5 Alexis Brocas, La Tribune dimanche, 1er février 2026

6 Christophe Henning, La Croix, 12 février 2026

7 Véronique Cassarin-Grand, Le Nouvel Obs, 12 février 2026

8 Ariane Singer, Le Monde, 27 février 2026

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