Y a pas à dire...

... ou mieux dit par d'autres

Philippe Jaenada

Jacqueline Harispe, dit Kaki, s’est jetée par la fenêtre du troisième étage d’un hôtel le 28 novembre 1953. Elle avait vingt ans. Personne à Chez Moineau, au 22 rue du Four à Paris, où elle passe la plupart de son temps avec une bande de copains, flemmards et picoleurs comme elle, ne comprend son geste, elle était tellement amoureuse de son jeune soldat américain. À Chez Moineau, un tout petit endroit pas très bien entretenu, plutôt ragoûtant même, mais où le couscous y est tellement super, se retrouve à toute heure le groupe pour lequel les proprios ne font pas trop de cas des additions impayées. Dans ce troquet plus qu’insignifiant passent pourtant certains qui laisseront plus tard un nom, dont Guy Debord ou peut-être Patrick Modiano, enfant, si la fiction n’a pas donné à l’endroit le besoin littéraire de sa présence. Kaki, donc, est belle et est aimée de tous comme elle les aime tous en retour, rien ne se refusant dans les bras des uns et des autres. Une photo du photographe hollandais Ed van der Elsken, lui aussi un habitué désargenté des lieux, la montre heureuse parmi cette équipe réenchantée par le couple Moineau. De cette photo débute la longue enquête de bars en cafés tout le long des côtes de France de Philippe Jaenada sur les Moineau.

« Un minuscule bistrot sis au 22 de la rue du Four, dont une bande d’adolescents en rupture (de famille, de scolarité, de ban, de tout…) avait fait son quartier général. « À cette époque, Saint-Germain-des-Prés était le paradis des oubliés, on s’y sentait un peu moins malheureux qu’ailleurs », se souvenait, des années plus tard, une d’entre eux. Ces très jeunes gens, filles et garçons de 16, 17 ou 18 ans, parfois moins, Jaenada les surnomme tendrement « les moineaux », et cela leur va bien. Ils sont sans attaches, abandonnés et libres, fragiles et amoraux, abîmés et diablement coriaces — ils font de leurs faiblesses les forces vives de leur farouche et désinvolte insubordination. Ils boivent trop, couchent les uns avec les autres, dorment parfois dans la rue, s’habillent de bizarres loques, se cachent des forces de l’ordre, se moquent des juges, séjournent à l’occasion dans ce qu’on appelait encore des maisons de correction, avant, tels des passereaux, de s’en échapper par une fenêtre laissée entrouverte… » 1

 « Kaki et les autres se réfugiaient Chez Moineau, au 22 rue du Four à Paris (VIe), où le vin et le couscous n’étaient pas chers, où il faisait chaud. Le père Moineau était algérien. Comprendre son nom d’oiseau est une enquête en soi, un de ces apartés qui transforment les textes de Jaenada en arborescence. Vous trouverez des Moineaux – ils ont été un temps ses amis, ses amantes – chez les spécialistes de Guy Debord. L’auteur de Debord, le naufrageur, l’universitaire et écrivain Jean-Marie Apostolidès, mort pendant l’écriture du livre de Jaenada, s’est avéré d’une impressionnante générosité, fournissant agenda, correspondances, inédits de Patrick Straram, un amoureux transi de Kaki, laquelle couchait avec tout le monde sauf lui. » 2

 « Ce voyage dans le temps et à travers les archives se double d’un voyage géographique, puisque l’auteur tresse le récit de ses recherches sur les « Moineaux » avec celui d’un périple le long des « bords » de la France, de Dunkerque à Dunkerque, en passant par les façades atlantique et méditerranéenne, les Alpes, le Jura, l’Alsace… Chaque étape est ponctuée par la visite d’hôtels et de bars locaux, les moins branchés possibles, où il se pose pour écouter les habitants, en éclusant bières et whiskys. Ce dépaysement n’empêche pas de trouver dans l’ample, fraternel et beau La désinvolture… nombre des spécialités de la maison Jaenada, en tête desquelles l’humour, la tendresse mélancolique et une obsessionnelle précision. Tour d’horizon au-dessus d’un verre – ou deux. » 3 

« Au fil de pérégrinations dans les archives et dans les rues de Paris, Philippe Jaenada lève le voile sur Kaki, de son vrai nom Jacqueline Harispe, jeune femme charismatique, un temps mannequin chez Dior, mais habitée d’un profond mal-être. Autour d’elle gravite une faune de fêtards mi-joyeux mi-désespérés, réfractaires à toute autorité comme au travail, filles échappées de maisons de correction, garçons vivant de menus larcins, ayant pour point commun d’être sans le sou. Avec tendresse, Jaenada les appelle « ses moineaux » parce qu’ils se retrouvent entre autres Chez Moineau, minuscule troquet emblématique du quartier bohème et littéraire de Saint- Germain-des-Prés. » 4 

« Commencer un livre de Jaenada, c’est tailler la route pour une bonne grosse enquête à ses côtés dans sa voiture de location. Ça bringuebale, ça tangue, on ne sait pas trop où on va mais il est irrésistible, génial, distille en boucle l’ivresse de ses questionnements, nous fait humer la fragilité des souvenirs et la vacuité de l’existence. Les mots tourbillonnent et nous entraînent dans cette « désinvolture qui est une bien belle chose ». La désinvolture de cette bande de jeunes paumés – à Paris, dans cet après-guerre des années 50 – qui se regroupent, au côté de Guy Debord, chez Moineau, un café du quartier latin. Jusqu’au drame de ce matin du 28 novembre 1953, geste inexpliqué, mystérieux d’une jeune femme appartenant à ce groupe qui se jette par la fenêtre, s’écrase et perd la vie. Qui était-elle ? » 5 

« Au nombre des Moineaux figurait une certaine Kaky, de son vrai prénom Jacqueline. Elle est tombée du troisième étage de l’hôtel Mistral dans la nuit du 27 au 28 novembre 1953, sous les yeux de son compagnon, un certain Boris. C’est elle qu’on voit sur la photo de couverture, fraîche, souriante, avec son chemisier et sa coupe de cheveux datés. Qui était-elle au juste, et qu’est-ce qui a pu la conduire à se balancer par la fenêtre, alors qu’elle avait la vie devant elle ? Enquête. » 6

« Un monde surgit ainsi. Paris à l’aube des années 50. Le café Chez Moineau, bouge enfumé où viennent s’échouer des jeunes gens furieusement désinvoltes. Des journées passées à boire, à parler, à coucher et à boire encore. Sur cette petite tribu établie à la marge de la marge plane l’ombre impérieuse du futur situationniste Guy Debord, qui a beaucoup bu et discouru dans ce café jusqu’au printemps 1953. Surnommée « Kaki », Jacqueline Harispe a vécu au milieu de cette « jeunesse perdue. » 7

« Une génération désenchantée, perdue, un rien nihiliste. Les « moineaux » sont des enfants de la guerre, trop jeunes pour avoir pu démontrer un quelconque héroïsme ou s’être rendu coupable de lâchetés – cela, leurs parents s’en sont chargés –, mais pas encore de cette jeunesse triomphante des années 1960 dont la rébellion marquera les livres d’histoire. Habitants de l’entre-deux, ils ne trouveront jamais vraiment leur place. Parmi eux, Jacqueline Harispe, dite Kaki. Un soir de novembre 1953, la jeune femme qui a tout juste 20 ans se jette par la fenêtre du cinquième étage d’un hôtel. Comme elle a été un peu mannequin pour Dior et qu’elle est très jolie – ça aide pour la postérité –, la presse lui consacre quelques lignes, pas toujours très fiables. » 8

La Désinvolture est une bien belle chose de Philippe Jaenada, Éditions Mialet-Barrault

1 Nathalie Crom, Télérama, 24 août 2024

2 Claire Devarrieux, Libération, 14 septembre 2024

3 Raphaëlle Leyris, Le Monde, 13 septembre 2024

4 Florence Pitard, Ouest-France, 15 septembre 2024

5 Guy Abonnenc, Le Progrès, 16 septembre 2024

6 Bernard Quiriny, L’Opinion, 4 septembre 2024

7 Michel Audétat, Le Matin Dimanche, 25 août 2024

8 Victorine de Oliveira, La Vie, 5 septembre 2024

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