Pour Rita, le temps est venu de quitter ces méprisants collègues avocats masculins qui récoltent sans vergogne les lauriers de son travail. La perspective est d’autant plus opportune comme elle se retrouve soudain projetée dans une étrange machination bien malgré elle. Kidnappée par d’ignobles brutes, elle est emmenée, un sac sur la tête, jusqu’à un puissant caïd des cartels mexicains qui a une surprenante proposition à lui faire. L’aider à devenir femme. Une envie qu’il traîne en lui depuis fort longtemps et que la mise à l’abri de sa famille par sa disparition en tant qu’homme permettra de satisfaire. L’implacable Manitas del Monte se change alors en la miséricordieuse Emila Perez, un transfert de genre en forme de telenovela mélodramatique, sur des musiques de Clément Ducol et des textes de la chanteuse Camille.
« Mexico, de nos jours. Rita, jeune avocate, s’ennuie dans un cabinet où personne ne lui laisse sa chance. Un soir, une voix mystérieuse lui propose une affaire en or. Elle se rend au rendez-vous… pour se retrouver un sac sur la tête dans une voiture qui la conduit auprès d’un puissant chef des cartels. L’homme a une requête particulière : il souhaite disparaître, mettre sa famille à l’abri. Et changer de sexe ! Rita sera chargée d’organiser les opérations… et l’opération destinée à transformer le parrain en Emilia Perez. » 1
« Prenez le milieu le plus violent et le plus archaïque de la planète et transposez-y une problématique contemporaine comme celle du genre, et vous aurez l’un des objets cinématographiques les plus inattendus et les plus irrévérencieux de l’année. Soit le leader d’un cartel de narcotrafiquants mexicains ultraviolent, le bien nommé « Manitas » Del Monte, faciès de boxeur et tatouages sur tout le corps, qui rêve depuis toujours de devenir une femme et organise sa disparition pour s’offrir une nouvelle identité. Le tout rythmé – mais dans une juste mesure – par des dialogues chantés. » 2
« Au début, il y a donc Rita. Issue d’un milieu très modeste, elle s’est fait une place grâce à ses seules compétences dans un prestigieux cabinet d’avocats d’affaires. Mais, dans cet environnement malsain, elle en a assez d’avaler des couleuvres. Car sa connaissance du droit ne sert qu’à blanchir des coupables en trouvant les failles des dossiers. Elle pourrait se consoler en voyant son talent récompensé, mais ses victoires judiciaires sont systématiquement mises au crédit de ses supérieurs hiérarchiques, toujours prompts à tirer la couverture à eux. Écœurée par cette course à l’impunité des escrocs qui profitent du système, elle rêve de combats plus gratifiants. C’est paradoxalement un baron de la drogue qui va lui offrir une porte de sortie. Côté pile, « Manitas » figure la caricature virile du chef d’un cartel. Riche, intraitable et puissant. Côté face, il est tiraillé par une question d’identité à laquelle il voudrait que la talentueuse avocate trouve la réponse adéquate. Il l’engage pour trouver le chirurgien le plus à même de lui faire endosser le genre qui a secrètement toujours été le sien, le féminin. » 3
« Encore plus choral qu’on ne pourrait le croire, habilement déplacé (opportunément, puisque c’est le mot-clé : Emilia Perez se place au-delà de toute sincérité subjective, il ne veut qu’être le moment) du pur héroïsme individuel. Zoe Saldaña, personnage ou point de vue principal, en avocate blasée de la corruption générale, embauchée par le chef du cartel pour orchestrer sa vie nouvelle ; Selena Gomez, en épouse et mère prisonnière qui fera éclater sa cage dorée en un ou deux numéros d’anthologie, et bien sûr, dans le rôle-titre, Karla Sofía Gascón (actrice espagnole et première personne transgenre à recevoir un prix d’interprétation, collectif, à Cannes) performent toutes les étapes d’une grande assomption des figures. » 4
« L’histoire d’un destin hors norme dans un contexte tragique, celui du narcotrafic et de ses massacres, qui endeuillent des dizaines de milliers de familles mexicaines. L’intrigue d’« Emilia Perez » virevolte entre Bangkok, Israël, la Suisse, Londres et le Mexique. Entre les bidonvilles et le désert, une clinique esthétique et de somptueuses villas. Audiard joue avec l’image de façon virtuose. Il plonge ses personnages dans des lumières tour à tour ouatées, fluorescentes ou sombres. Coupe son écran en deux, puis en trois. Fait chanter et danser ses héros et des centaines de figurants au gré de mélodies époustouflantes composées par la chanteuse Camille et son compagnon Clément Ducol. » 5
« Sur le papier, le projet laissait plus que perplexe. Un mix entre comédie musicale, mélo et thriller. Une production française, des dialogues en espagnol, une intrigue qui se partage entre le Mexique, Bangkok, Tel-Aviv. L’histoire ? L’odyssée d’un narcotrafiquant déterminé à aller au bout de son rêve de… changer de sexe. Entre son format hors catégories, sa trame improbable, son sujet propice aux caricatures, l’équation a quelque chose d’insensé. Comme si le multicouronné Jacques Audiard, trois fois César du meilleur réalisateur, palme d’or en 2015, dont c’est le dixième film, ne s’interdisait rien. » 6
« À travers cette improbable histoire d’un caïd de la drogue devenant femme pour changer de vie et échapper à son destin de brute épaisse, Jacques Audiard aborde, de façon littérale, le thème de la rédemption. Peut-on réellement changer et racheter ses péchés ? Avec un profond idéalisme humaniste – qui marquait déjà Les Frères Sister), le cinéaste répond oui, en détournant les codes du polar mexicain pour accoucher d’un film coloré, explosif, où l’on rit, on pleure, on chante… » 7
« « De quoi parlons-nous aujourd’hui ? Nous parlons de violence », chante Rita (la Zoe Saldaña d’ Avatar, dans une performance convaincante) au début de l’aventure. Avocate exploitée, l’ambitieuse écrit la plaidoirie que son patron récitera mot pour mot, au tribunal, afin d’obtenir l’acquittement d’un salopard coupable de féminicide. La scène se déroule entre un supermarché et une rue de Mexico recréés dans un studio parisien. Artificiel ? À 100 %, et assumé comme tel, revendiqué même, par la mise en scène, la vraie star, qui transforme les badauds en danseurs et, plus tard, des femmes de ménage en chœur antique à blouses roses ; utilise des fusils comme percussions sur la bande originale, puissante et diverse, composée par Camille et Clément Ducol ; suggère la Suisse en posant une berline noire sur un fond de brouillard neigeux ; ou plonge les convives d’un dîner londonien dans l’obscurité, pour en isoler deux à l’image et s’immiscer dans leur conversation secrète. » 8
« Rita (Zoe Saldana), avocate mexicaine ambitieuse et exploitée par les ténors masculins du cabinet où elle travaille, est enlevée en pleine rue par une escouade de brutes. Les yeux bandés, la voici nuitamment conduite au quartier général d’une créature ultraviriliste de laquelle suintent la bestialité et le malaise : Manitas del Monte (Karla Sofia Gascon, grimée en homme). Contre toute attente, l’homme, qui a pris toutes ses dispositions, avoue à l’avocate qu’il achève le long processus d’une transition de genre et qu’il l’embauche pour qu’elle supervise, sans trahir son identité et avec accès illimité à son immense fortune, la dernière ligne droite : organiser l’opération, simuler son assassinat, mettre sa femme Jessi (Selena Gomez) et ses enfants à l’abri du besoin en Suisse. » 9
Emilia Perez de Jacques Audiard, avec Karla Sofía Gascón, Zoe Saldaña, Selena Gomez, Adriana Paz
1 Adrien Gombeaud, Les Echos, 21 août 2024
2 Céline Rouden, La Croix, 21 août 2024
3 Michaël Mélinard, L’Humanité, 21 août 2024
4 Luc Chessel, Libération, 21 août 2024
5 Catherine Balle, Le Parisien, 21 mai 2024
6 Julien Rousset, Sud Ouest, 18 août 2024
7 Hubert Heyrendt, La Libre Belgique, 28 août 2024
8 Marion Sauvion, Télérama, 24 août 2024
9 Jacques Mandelbaum, Le Monde, 21 août 2024