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Russell Banks

Avant le parc Disney en Floride, les terres marécageuses près d’Orlando qui l’accueillent aujourd’hui appartenaient à une petite communauté aux commandements radicaux, les Shakers, vouée pourtant à l’extinction du fait même de l’imposition stricte d’une abstinence sexuelle entre ses membres. Harley Mann, un ancien spéculateur immobilier qui avait acheté le domaine avant de le revendre avec un très large profit au fondateur de l’utopie d’un monde enchanté, confia sur bandes magnétiques en 1971 le parcours de sa vie, et notamment comment sa mère les y avait emmenés, lui et ses frères et sœur, après avoir fui une plantation en Géorgie où ils étaient traités en véritables esclaves. Élevée dans les idéaux ruskinites, inspiration socialiste de l’écrivain anglais John Ruskin, la famille qui avait brusquement perdu le père avait ainsi trouvé refuge dans cette congrégation d’une autre idéologie, mais dont les préceptes se rapprochaient, selon le jeune garçon d’alors, beaucoup de ceux dans lesquels il avait baigné jusque-là. Âgé de plus de quatre-vingt ans, Harley Mann, racontait dans ces enregistrements son adolescence et les troubles que son désir pour une jeune femme, Sadie, entraînèrent dans cette petite société de New Bethany qui prônait la chasteté rigoureuse, mais qui découvrit bientôt que son leader s’était lui-aussi épris de celle-ci. Plus que les seules turpitudes d’une longue existence, les bandes magnétiques longtemps oubliées dans une benne au sous-sol d’une bibliothèque, et que Russell Banks utilise comme support du récit, mettent en résonance les tromperies, les conflits entre utopies contradictoires, les idéologies névrotiques, qui infusent le mythe américain. 

« Harley, nous l’apprenons très tôt, est un produit de l’idéologie américaine, même si cette idéologie ne cesse de changer. Ses parents étaient des Ruskinites, un groupe éphémère de socialistes utopistes du XIXe siècle. Lorsque le père de Harley meurt, sa mère et ses frères et sœurs se retrouvent dans une plantation d’après-guerre civile imprégnée de violence et de cruauté. (Le jeune Harley voit un homme ivre mourir sur une table à scie tournante.) De meilleures perspectives apparaissent lorsque la famille déménage enfin à New Bethany, une colonie Shaker près d’Orlando, au tournant du 20e siècle. » 1

« Harley Mann est né à la fin du XIXe siècle, accompagné d’un frère jumeau. Bientôt, deux autres jumeaux suivront. La mère est enceinte d’une petite sœur quand son époux meurt. La famille était précaire, la voici misérable. Elle part pour la plantation Rosewell, en Géorgie. Ici, « survivre en subissant aussi peu de douleur physique que possible (est) l’unique souci de chacun ». C’est là, aux alentours de la page 40, que le souffle narratif du roman se lève pour ne plus retomber. Pour les tirer de ce cauchemar, la mère rejoint une communauté de shakers implantée en Floride. Ces religieux fondamentalistes, issus de la branche protestante, ont toujours besoin de sang neuf : ils ont fait vœu de chasteté. Voici la petite famille en route vers la Floride, et Harley Mann vers un destin cruel. » 2 

« Les Shakers pratiquant le célibat, leur mouvement n’était donc pas destiné à durer, mais la pureté de cette impermanence leur assura une place durable dans la mémoire historique. Leur brève situation sur ce qui allait devenir la propriété de Disney offre à M. Banks une juxtaposition irrésistible dans un roman qui dramatise de manière émouvante les conflits entre un utopisme religieux et des désirs communs. » 3

« Harley explique que lui et ses frères et sœurs ont été élevés par des Ruskinites dévoués, qui s’efforçaient de vivre selon les idées socialistes de l’écrivain anglais John Ruskin. « Mes parents étaient des habitants blancs du Nord instruits et passionnés par la pensée abstraite », déclare Harley. « Il y avait beaucoup de choses dans le monde réel qui leur échappaient. » Cette combinaison d’idéalisme et d’inconscience – ainsi que la mort prématurée du père – met la famille de Harley en péril. Finalement, ils deviennent des sortes d’esclaves virtuels dans une plantation de Géorgie qui a peu changé depuis la guerre civile. En désespoir de cause, sa mère se tourne vers une nouvelle communauté en Floride, les Shakers, avide de membres nouveaux (et de main d’œuvre). Harley découvre soudainement que les théories communistes de Ruskin se recoupent singulièrement avec les instructions spirituelles de Mère Ann Lee. » 4

« De 3 000 hectares de terres marécageuses acquis en Floride (« une immensité perdue et pleine d’eau »), le groupe d’une quinzaine d’adeptes, à force de foi inflexible et de travail acharné, a fait un éden prospère, couvert de vergers et de pâturages, baptisé La Nouvelle-Béthanie. Un paradis profondément réactionnaire, dont Le Royaume enchanté, par la voix de Harley Mann, nous raconte l’acmé et la chute — à laquelle, adolescent, Harley Mann fut étroitement mêlé, lorsque son amour interdit pour la jeune Sadie fit imploser la communauté. Car, derrière la façade prétendue édénique, couvent et croissent subrepticement des égoïsmes individuels, des suspicions, des hypocrisies, des convoitises, des rivalités. Des passions tristes dont Harley Mann, devenu vieux et mélancolique, endosse amplement sa part, se dépeignant en adolescent tout ensemble dissimulateur et pétri de culpabilité : « C’était, nécessairement, le rêve perfectionniste et utopiste de mes parents — rêve qu’ils partageaient avec des centaines de rêveurs proches et lointains dans le même état d’esprit — qui me donnait le sentiment d’échouer, d’être faible et moralement insuffisant. » » 5

Le Royaume enchanté de Russell Banks, traduit de l’anglais par Pierre Furlan, Éditions Acte Sud

1 Mark Athitakis, Los Angeles Times, 7 novembre 2022

2 Élise Lépine, Le Point, 13 janvier 2024

3 Sam Sacks, The Wall Street Journal, 11 novembre 2022

4 Ron Charles, The Washington Post, 29 novembre 2022

5 Nathalie Crom, Télérama, 13 janvier 2024

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