Y a pas à dire...

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Zadie Smith

De 2009 à 2017, les années Obama, Zadie Smith sonde tout ce que sa liberté de réflexion lui commande. Du hip-hop avec Jay-Z aux films sortis pendant l’intervalle, des changements des sociétés anglaise et américaine à son retournement d’opinion sur la chanteuse Joni Mitchell, sa pensée faite d’introspection et de sensibilité court sur cette période déjà si lointaine avec une intelligence d’écriture remarquable. Plusieurs des événements qu’elle relate dans ses interventions dans le New Yorker ou son interview du rappeur dans le New York Times semblent désormais à des années lumières des préoccupations du monde actuel, mais ses observations sur le début des dérives des réseaux sociaux annoncent les perversions subversives qui les submergent aujourd’hui. La lecture restant pour elle le plus sûr moyen de ne pas s’y laisser consumer.

« A priori hétéroclites, ces essais à vocation libre, réjouissants d’acuité, analysent des romans, des films, des œuvres d’art savantes, des icônes de la culture populaire. Il s’agit moins de textes critiques que de réflexions personnelles sur ce que l’autrice ressent, comprend, imagine à partir de ce qu’elle perçoit. En fil rouge : à quelle part de liberté l’art apporte-t-il à nos vies ? » 1

« Libres, ces instants de vie et de réflexion le sont tant dans le choix de leur sujet que dans leur traitement intime. « L’écriture se situe (pour moi) à la croisée de trois éléments précaires et incertains : le langage, le monde et le moi », précise l’autrice en préambule, tout en regrettant que, dans nos sociétés où la valeur d’un individu se mesure trop souvent à l’aune de sa carrière et des écoles qu’il a fréquentées, « un texte écrit à partir d’une expérience affective n’a aucune légitimité ». « Tout ce qu’il a pour lui, c’est sa liberté », poursuit-elle, sa liberté et une capacité à piquer notre curiosité, répliquons-nous, à l’instar d’Helen, l’« héroïne » de l’« histoire » ouvrant le recueil, libraire du Nord-Ouest londonien qui offre à ses visiteurs « ce qu’ils ignoraient vouloir », loin « du concept popularisé par M. Murdoch : « offrir aux gens ce qu’ils veulent » ». » 2

« Si la liberté est une notion en vogue (voir De la liberté de l’Américaine Maggie Nelson), la première chose à savoir sur Feel Free est la suivante : le volume, publié outre-Manche en 2018, rassemble des textes écrits entre 2009 et 2017 « en Angleterre et aux Etats-Unis pendant les huit années de la présidence Obama pour la plupart ». Ils font, de fait, « désormais partie d’un monde englouti », mais on peut les lire comme on traverse une bonne rétrospective. Certains sont plus datés que d’autres (un long papier du New Yorker sur le duo comique Key & Peele en 2015, dont l’un des membres deviendrait deux ans plus tard le réalisateur du fameux Get Out, paraît un peu caduc), parfois – même si c’est le cas – peu importe car c’est brillant (un article de 2016 sur le film de Charlie Kaufman Anomalisa, vu avec « mon Schopenhauer dans la poche »). » 3

« Avec trois recueils à son actif, Smith est également une essayiste prolifique. Elle écrit tout le temps en dehors de sa profession de romancière, contribuant fréquemment à des introductions à des romans réédités et à des articles de journaux. L’un de ces articles était une interview de Jay-Z pour le New York Times en 2012 ; les deux se sont plongés si profondément dans le sujet du hip-hop, pour lequel Smith est à la fois une passionnée et fait preuve d’autorité, sans lui avoir posé une seule question sur Beyoncé, au grand étonnement de son éditeur. » 4

« Zadie Smith, c’est l’aigle à deux têtes. Son premier cerveau vise à la rigueur intellectuelle. Il lit Schopenhauer et Kierkegaard et aspire à écrire comme le faisaient les classiques, sans s’interrompre toutes les trois minutes pour poster une story sur Insta. Son autre cerveau la tire dans l’autre sens. Il raffole de pop culture. Ainsi Zadie déjeune avec Jay-Z (une commande d’un magazine), ou s’interroge sur sa soudaine adoration pour Joni Mitchell, une chanteuse qu’elle a longtemps détestée. Cette Zadie-là n’est pas moins douée que la première, mais comment fait-elle pour être les deux à la fois ? » 5

« Étrangement peut-être, étant donné l’antipathie de Smith pour les mondes virtuels, la réalité vers laquelle elle tend dans sa non-fiction est généralement médiatisée. Il n’y a presque rien dans ces pages qui pourrait être qualifié de « reportage » dans le sens d’aller vers un endroit moins amical de ce monde déréglé et de tester ce que vous pensez savoir par rapport à ce que vous trouvez réellement. » 6

Feel Free – Essais à vocation libre de Zadie Smith, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, Éditions Gallimard

1 Sylvie Tanette, Les Inrockuptibles, novembre 2023

2 Laëtitia Favro, Le Point, 30 novembre 2023

3 Thomas Stélandre, Libération, 2 novembre 2023

4 Claire Allfree, The Independent, 3 septembre 2023

5 Didier Jacob, L’Obs, 23 novembre 2023

6 Tim Adams, The Guardian, 6 février 2018

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